OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Un bouquet de bambous pour sauver des vies http://owni.fr/2012/11/30/un-bouquet-de-bambous-pour-sauver-des-vies/ http://owni.fr/2012/11/30/un-bouquet-de-bambous-pour-sauver-des-vies/#comments Fri, 30 Nov 2012 12:00:20 +0000 Geoffrey Dorne http://owni.fr/?p=126887

Dans sa conférence TED, notre designer humoriste français Philippe Stark expliquait qu’à notre époque, être designer c’est être totalement inutile. Ce à quoi je répondrais qu’à notre époque et à l’avenir, être designer c’est choisir de se rendre utile et pourquoi pas indispensable.

Mine Kafon

Je vous présente aujourd’hui le fabuleux projet “Mine Kafon” créé par Massoud Hassani. Cet objet volumineux qui ressemble à la balle qu’un chat immense aurait perdu dans le désert est conçu pour être posé au sol et pour rouler à travers les champs de mines non défrichés… en faisant ainsi exploser les mines anti-personnelles oubliées. Une idée brillante, simple et percutante fabriquée à partir de matériaux légers comme le bambou, et qui vise à permettre aux populations locales de se réapproprier leurs terres afin de les utiliser en toute sécurité. Tout simplement pour cultiver, pour voyager, pour vivre.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Vous l’aurez compris, cette balle immense n’explose pas quand la mine se déclenche mais elle absorbe le choc et continue à rouler jusqu’à la prochaine mine pour la faire exploser. Dans le détail, la balle est constituée de trois parties:

  • - le noyau sphérique
  • - 70 tiges de bambou qui sortent de celui-ci
  • - des embouts noirs et ronds pour les pieds de ces tiges de bambou.

Point particulièrement intéressant entre tous, Mine Kafon envoie et diffuse en permanence sa localisation, capturée par un GPS, traçant alors des chemins “libres” sans mine qu’il est possible de conserver.

Retour sur le principe d’une mine

En design, pour concevoir un objet pertinent, utile et dont la forme est à la hauteur de sa fonction, il faut bien comprendre le terrain dans lequel on agit, il faut même parfois devenir un spécialiste de son sujet. Ainsi, pour comprendre Mine Kafon, rappelons le principe d’une mine anti-personnelle. Cette mine est composée d’un dispositif de mise de feu qui se déclenche sous une action extérieure (le passage d’un véhicule, d’une personne ou d’un animal…) et émet une flamme qui aura pour effet de produire une petite explosion ; le rôle de cette petite explosion est déclencher la charge principale – la grosse explosion. La mine elle est également composée d’un dispositif de sécurité (goupille, bouton, fourchette, etc.). L’effet de souffle peut également endommager et projeter des fragments alentour.

Pour neutraliser l’engin, l’idée de Mine Kafon est, d’une part de déclencher la mise à feu (le poids de l’objet doit être suffisant) et, d’autre part, d’absorber le souffle pour éviter d’être projetée. Et éventuellement de limiter les éclats, les projectiles.

De plus, pour assez incroyable que cela puisse paraître, Mine Kafon est assez légère pour qu’une brise légère puisse simplement la pousser.

Le designer au service d’une cause.

Massoud Hassani a échappé à la guerre en Afghanistan alors qu’il avait 14 ans. C’est cette histoire qui l’a conduit à avoir une posture dans son métier. Son but était de trouver un moyen de faire disparaître ce fléau de sa ville natale, où sont encore présentes des milliers de vieilles mines soviétiques.

Quand nous étions jeunes, nous avons appris à faire nos propres jouets. Un de mes favoris était une petite éolienne roulante. Nous faisions des courses les uns contre les autres dans les champs autour de notre quartier. Il y avait toujours un fort vent s’agitant vers les montagnes. Alors que nous faisions la course, nos jouets ont roulé trop vite et trop loin et ont atterri dans des zones où nous ne pouvions pas aller les chercher en raison des mines. Je me souviens encore de ces jouets que j’avais fait et que je regardais aller au-delà de la zone où nous pouvions aller.

Détournement & matériaux

Construit en matière plastique biodégradable et en bambou avec un cœur informatique contenant un GPS, Mine Kafon s’inscrit dans la tendance du DIY. J’imagine très bien que Massoud Hassani puisse mettre en open source le code informatique qui analyse les données GPS mais également les plans de sa boule afin que chaque communauté concernée puisse recréer son propre démineur collectif.

Designers Bidouilleurs anti-guerre !

Hassan n’est pas le seul à se poser la question des armes, de la guerre et de ce que cela provoque. En effet, de nombreux designers, plasticiens, hacktivistes et artistes prennent des initiatives pour dénoncer et agir. Un exemple avec ce livre de coloriage qui dénonce les violences policières ou encore ce site intitulé “NukeMap” pour comprendre et visualiser l’impact des bombes nucléaires.

D’autres comme Mona Fawaz, Ahmad et Mona Harb Gharbieh se sont concentrés sur Beyrouth et ont cartographié les conflits armés pour en rendre compte à la population. Enfin, les bombes sont parfois détournées pour faire du bien à la planète.. et ça, parfois, ça me laisse rêveur.

Soutenir le projet

Pour finir ce “Vendredi c’est Graphism”, je vous invite à vous rendre sur la page du projet pour le soutenir. En effet, parfois, cet objet étrange perd un peu de ses jambes de bambou lorsqu’il explose et coûte au total une quarantaine d’euros. Une de ces “Mine Kafon” a été acquise par le MoMA et sera présentée en mars 2013.

Massoud Hassani est actuellement à la recherche de partenaires financiers et des collaborateurs pour apporter leurs idées dans la production.

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Les promesses oubliées du président Piñera aux gens des mines http://owni.fr/2011/05/19/chili-les-promesses-oubliees-du-president-pinera/ http://owni.fr/2011/05/19/chili-les-promesses-oubliees-du-president-pinera/#comments Thu, 19 May 2011 13:00:07 +0000 Anaëlle Verzaux http://owni.fr/?p=63030 Direction l’extrême nord du Chili. La « Mina Iris », une mine de lithium, est située à une cinquantaine de kilomètres à l’est d’Iquique, sur les anciennes terres péruviennes, annexées par le Chili lors de la guerre du Pacifique .

C’est là que travaille désormais l’un des anciens 300 mineurs de San José, Jorge Olivares, un mécanicien d’une trentaine d’années. Jorge est un petit svelte hyper-actif, un piercing au sourcil gauche, qui a le sourire attaché aux lèvres. C’est le gars qui détend l’atmosphère avec une bonne blague.


Agrandir le plan

Imaginez la Côte d’Azur, mais naturelle, sans immeubles ni touristes. Vous avez la route qui mène à Iquique, une cité portuaire de 221 000 habitants. L’entrée de la ville est annoncée par une statue de la taille d’un homme : un mineur et son pic. Iquique, tout un symbole ! En 1907, au moins cent vingt-six mineurs rassemblés à l’école Santa Maria d’Iquique pour protester contre leurs mauvaises conditions de travail se faisaient tuer, sur ordre du gouvernement.

Seul, il a gagné son procès contre la mine: 10 000€

Ce soir d’avril à Iquique, Jorge est fou. Il vient de gagner son procès contre San Esteban !

J’ai gagné ! Je vais toucher mes indemnités, j’ai gagné ! Ah ah, dix mille euros ! Je vais me payer un voyage au Brésil !

Jorge Olivares est le seul des 300 qui a intenté un procès à l’entreprise San Esteban Primero S.A., propriétaire de la mine San José. À la terrasse d’un café, au bord de l’océan, on trinque à sa santé.

Quand les 33 ont été libérés, San Esteban nous proposait de régler une première partie des « finiquitos » (Ndlr, les indemnités de licenciement) immédiatement, la deuxième trois mois plus tard (mais dans ce cas, le total aurait été inférieur au montant dû) ou étalé sur l’année, en douze fois. Pour toucher l’intégrale, il fallait attendre un an. Moi, je voulais avoir tout, tout de suite, ce qui me semblait normal.

Jorge Olivares, mécanicien, à la mine Iris de Lithium

Mais il a fallu se battre. Et d’abord, trouver un avocat. « Rien n’a été plus facile ! Quand mon ami Daniel Herrera, un des 33, a été transféré à l’hôpital de Copiapo, je suis allé lui rendre visite. Il y avait Sebastián Piñera et l’entourage présidentiel. Pendant que Daniel parlait avec Piñera, je discutais du problème des indemnités avec les proches du président. Ils m’encourageaient à porter plainte contre San Esteban. Il y en a même un qui m’a donné la carte de visite de son avocat. Je l’ai prise. Quelques jours plus tard, j’obtenais un rendez-vous. »

Sept mois après l’accident, le gouvernement délaisse les 300 mineurs, oubliant au passage les promesses qu’il avait faites, que ce soit sur l’amélioration des conditions de travail, ou l’aide au règlement des indemnités de licenciement.

Dix heures par jour pour 1600€ par mois

Le soleil se lève sur l’Atacama, balayant les montagnes de lumières orangées. Jorge Olivares et son chef, Eduardo Millacura, sont déjà à l’entrée de la mine. En contrebas, un énorme panneau :

Mina Iris : 85 jours sans accident

Surprenant ! « C’est une garantie que l’entreprise respecte les conditions de travail de ses ouvriers », lance fièrement Jorge. Sans le contredire, le chef reprend : « Mais malgré nos efforts et le fait que la mine soit à ciel ouvert, ce qui réduit les risques, on n’échappe pas aux accidents. L’année dernière, quatre mineurs chargeaient un camion d’explosifs de nitrate d’ammonium. Le camion a explosé, ils sont tous morts sur le coup. »
Depuis l’accident de San José, Eduardo a redoublé de précautions. Tous les matins, il réunit son équipe pour parler sécurité, puis les ouvriers doivent signer une fiche d’évaluation des risques.
Explications de Jorge :

Grâce à cette fiche, tu connais les risques que tu prends ce jour là. Tu peux toujours refuser le travail proposé. Mais un mineur ne refuse jamais. Ce n’est pas dans sa nature.

C’est aussi une astuce de l’entreprise pour se couvrir d’éventuelles poursuites judiciaires, en cas de pépin.

Eduardo Millacura, le chef de la mine Iris (près d’Iquique)

Jorge Olivares semble ravi. « D’abord, je suis aussi bien payé qu’à San José », environ 1600 euros par mois. « Ensuite, je travaille en plein air, alors qu’à San José, les souterrains étaient bouillants (entre 35 et 40 degrés, 95 % d’humidité). Il nous arrivait même de travailler en caleçon, avec de l’eau jusqu’aux cuisses ! ». Et s’il travaille dix heures par jour, les temps de repos sont fréquents, ce qui lui permet de rentrer à Copiapo cinq jours toutes les deux semaines.

Il faut compter quatorze heures de bus, mais j’y pense pas, je dors presque tout le temps du voyage.

Les employés des sous-traitants n’ont rien touché

Les autres mineurs ont eu moins de chance, question argent. Ceux qui n’étaient pas employés par San Esteban mais par une entreprise sous-traitante, n’ont rien touché. Les autres, la majorité des 300, ont d’abord perçu la moitié de leurs indemnités de licenciement (en moyenne 300 000 pesos chiliens, soit un peu moins de 500 euros), en décembre. Mais de la deuxième partie, ils n’ont eu, en moyenne, que 4000 pesos, l’équivalent de… deux cafés crème !
Les rares syndicalistes de San Esteban continuent de suivre le dossier, mais désespèrent de voir un jour tomber le reste des indemnités. « Il paraît que c’est pour octobre », soupire Horacio Vicencio, un mineur d’une cinquantaine d’années, numéro 2 du syndicat des travailleurs, le premier syndicat de San Esteban.
Les 300 ruminent. Certains manifestent de temps en temps à Copiapo, dans l’indifférence quasi générale. Le 18 octobre 2010 déjà, une centaine de mineurs, avec femmes et enfants, s’étaient rassemblés sur le « camp de l’Espoir ». Sur certaines banderoles, on pouvait lire :

San Esteban, nous ne sommes pas 33, nous sommes 300.

Marcelo Kemeny et Alejandro Bohn, les patrons de l’entreprise San Esteban, font, quant à eux, valoir un argument choc : nous n’avons pas l’argent pour payer.
Malgré sa production exceptionnelle : près de 3 tonnes de cuivre par jour, et ses réserves d’or proches du milliard de dollars, l’entreprise était manifestement en difficulté. Avant l’accident, Kemeny et Bohn devaient déjà plus de 2 millions de dollars au gouvernement chilien. Mais qui doit indemniser les mineurs ? Qui est responsable de l’accident ?
Pablo Ramirez, ancien chef d’équipe à San José :

Les responsables, c’est avant tout Bohn et compagnie. On le savait depuis longtemps, que la mine était dangereuse. Il n’y avait même pas d’échelles de secours, pourtant obligatoires dans toutes les mines au Chili. Normalement, des filets de sécurité doivent couvrir la voûte, pour maintenir les pierres branlantes. Là, toutes les pierres étaient branlantes, mais il n’y avait de filets de sécurité que sur une infime partie de la mine, 20 % tout au plus.

Selon une enquête du Congrès chilien déclenchée fin août 2010, à San José, le taux d’accidents était supérieur de 307 % à la moyenne nationale.

Dans un café fleuri de Copiapo, Horacio Vicencio tourne machinalement sa petite cuillère dans sa tasse à café vide. Pour ce mineur et responsable syndical, la responsabilité est partagée entre l’entreprise et le gouvernement :

En 2008, alors que les mines San José et San Antonio étaient fermées depuis un an pour non respect des conditions de sécurité, le gouvernement chilien [Ndlr, à l'époque il s'agit du gouvernement de la Concertacion, une coalition de gauche] a autorisé la réouverture de San José. Depuis, chaque année, les autorisations d’exploitation de la mine ont été renouvelées, alors qu’aucun travaux significatif n’a été fait. Nous (les syndicalistes) avons depuis demandé que des enquêtes indépendantes soient menées, on ne nous a jamais répondu. Pire, le président de notre syndicat, Xavier Castillo, a été mis au placard. Il était salarié à San José, mais n’a jamais eu le droit d’y travailler. Les directeurs l’empêchaient d’être en contact avec les autres mineurs.

L’actionnaire principal de San Esteban, c’est l’Etat…

Parallèlement, le 30 septembre 2010, l’avocat de 27 des 33 rescapés de San José, Edgardo Reinoso, a porté plainte contre San Esteban, mais aussi contre le gouvernement, au nom des familles. Il réclame 27 millions de dollars de dommages et intérêts (soit un million de dollars par mineur), pour mise en danger de la vie d’autrui. Mais « le procès n’avance pas. La justice chilienne a souvent ses lenteurs… ».

A mesure qu’il parle, Vicencio est de plus en plus remonté. « Quand les 33 étaient prisonniers de la mine, Sebastián Piñera, qui s’inquiétait beaucoup de son image, a fait croire au monde entier que San José était entièrement privée ! En réalité, l’actionnaire principal de San Esteban, c’est Enami, une entreprise minière nationale. Qui plus est, à San José, Enami gérait tout ce qui relevait des services ; elle devait par exemple fournir le personnel médical… En décembre, c’est Enami qui a payé la moitié des indemnités des 300 mineurs. Mais elle a donné l’autre partie à San Esteban, qui ne l’a jamais redistribuée ! »
Sebastián Piñera avait, quant à lui, promis d’améliorer les conditions de travail des mineurs.
Deux jours après leur sauvetage, il avait ainsi déclaré aux 33 :

Nous pouvons garantir que plus jamais dans notre pays nous ne permettrons qu’on puisse travailler dans des conditions aussi peu sûres et inhumaines. Dans les prochains jours, nous annoncerons à la nation un nouvel accord avec les travailleurs.

Las, aucune loi sur le sujet n’a, depuis, été votée. Les conditions de travail dans les mines n’ont pas changé.
De leur côté, les responsables de San Esteban n’ont pas été inquiétés.
Mineurs et journalistes cherchent, en vain, à les contacter, mais les deux directeurs se font discrets. Seul un photographe-reporter a, un soir d’avril, croisé par hasard, Marcelo Kemeny au Casino de la ville.

C’était incroyable, ce mec soi-disant ruiné empochait des tas de billets ! Quel con, si j’avais eu mon appareil photo sur moi, je faisais un carton !


Photos Anaëlle Verzaux

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Des héros nationaux retournés à la misère http://owni.fr/2011/05/18/chili-largent-et-la-misere-des-33/ http://owni.fr/2011/05/18/chili-largent-et-la-misere-des-33/#comments Wed, 18 May 2011 06:30:16 +0000 Anaëlle Verzaux http://owni.fr/2011/05/16/chili-largent-et-la-misere-des-33/ Les 33 souffrent de troubles psychologiques. C’était écrit.

Mais, au moins le drame qu’ils ont vécu leur ferait gagner beaucoup d’argent, de quoi vivre paisiblement le restant de leurs jours, pensaient-ils. C’était la promesse. D’ailleurs, Sebastian Pinera et un autre milliardaire, Leonardo Farkas, ne leur avaient-ils pas fait de somptueuses déclarations ? Sept mois après leur sauvetage, le constat est rude. Les revenus des 33 mineurs ne dépassent pas 700 euros, et leurs maisons ne suintent pas le luxe.

Mario Gomez, le patriarche des 33

Visite surprise. Nous attendons plusieurs minutes devant une petite porte en bois vétuste avant que Mario nous ouvre. Mario Gomez, à 64 ans, est l’aîné des 33. Ancien marin, c’est un échalas au regard vif, d’une gentillesse rare. Et trois doigts en moins, perdus dans une explosion à San José, il y a quelques années. D’un geste, il nous invite à entrer dans sa maison en travaux. « Pardonnez le désordre ». Sa femme, à l’entrée, parfumée, bien vêtue, le bras gauche dans le plâtre, plie des vêtements sur un grand lit qui occupe toute la pièce. « Je n’ai pas eu de chance, la veille de notre mariage, je suis tombée, mon bras s’est cassé », soupire Lilianett.

Le salon s’ouvre sur le reste de la maison. Une cuisine, vide, d’un côté, un escalier qui grimpe aux chambres des enfants de l’autre, et une large ouverture sur le chantier. Il n’y a pas d’isolation. Copiapo, située au coeur du désert d’Atacama, est une petite ville au climat aride et chaud, mais la nuit, la température peut descendre en dessous de 0 degrés. Mario désigne la bâtisse.

J’ai commencé les travaux dès que je suis sorti de San José, on agrandit parce que l’hiver, avec mes petits enfants, on est onze à vivre ici. Mais ça traîne… nous n’avons plus d’argent pour payer les ouvriers.

Dans le salon, Mario nous offre une première cigarette, et raconte ses galères. Malgré son âge avancé et ses 46 ans de service en tant que chauffeur de camion à San José, il était payé 1600 euros brut par mois, l’un des plus bas salaires de la mine. Réputée dangereuse déjà avant l’accident du 5 août, les mineurs y étaient relativement bien payés, entre 800 et 3000 euros par mois en fonction du poste occupé.

Mes indemnités se sont vite évaporées, et je suis trop vieux pour retravailler à la mine. Il n’y avait qu’à San José qu’on acceptait de faire travailler des ancêtres comme moi !

Sa retraite ne dépassera pas 280 euros par mois: « Nos retraites sont minables. Comme notre système de santé. » Au Chili, les hôpitaux publics, réputés pour leur inefficacité, débordent. Trop de patients, pas assez de personnel, manque de budget.

C’est simple, si tu veux être bien soigné, tu dois aller dans les cliniques privées, mais il faut payer très cher. Si tu n’as pas d’argent, on te laisse crever.

Mario regarde longuement sa femme. Ils se sont résignés à faire plâtrer son bras dans le public. La plupart des 33 sont dans la même situation financière que Mario.

A cause de son ordonnance médicale, José Ojeda ne travaille pas. « Je gagne quand même une partie de mon ancien salaire, soit 600 dollars (422 euros) par mois ».

Le mineur Daniel Herrera, au musée des 33 à Copiapo.

Daniel Herrera, 29 ans, était employé par un des prestataires de service de la mine. Il touche en ce moment 500 euros par mois, alors que son salaire était de 800 euros. « Je suis plutôt chanceux, ceux qui n’ont pas d’ordonnance médicale n’ont rien du tout ! »

Or, si quelques-uns se sont lancés dans le commerce de quartier, aucun n’a repris le travail à la mine. Ce n’est pourtant pas l’envie qui manque !

Tandis que José Ojeda rêve d’une mine à ciel ouvert, Florencio Avalos, le premier des 33 à avoir été évacué de San José, a déjà déposé sa candidature dans une nouvelle mine, sur la « Terra Amarilla » (« la terre jaune »), à dix kilomètres de Copiapo. « Cette mine, grande, est réputée pour sa sécurité. Rien à voir avec San José ! », assure un ami mineur de Florencio, qui l’a aidé à chercher un nouveau poste.

L’histoire des messages censurés

Une jeune femme ravissante entre, un enfant dans les bras. La fille de Mario ressemble à Esmeralda avec ses longs cheveux noirs. Sa petite fille, Camila, est un grand bébé de trois ans.

Allez, à table ! Pour le dîner, on dépose sur la table du pain rond, des lamelles d’emmental, un morceau de beurre, et du thé. Installée sur les genoux de sa mère, Camila déguste une banane.

Mario chuchote à l’oreille de sa femme, puis annonce, à haute voix : « Je vais vous confier deux secrets ». Il saisit un livre sur une étagère. Une histoire des 33 parmi tant d’autres, et en couverture, l’image du premier message arrivé à la surface, sur lequel s’est appuyé le Président du Chili Sebastian Pinera, pour annoncer au monde que les 33 mineurs étaient vivants.

Estamos bien en el refugio, los 33.

(« Nous allons bien, les 33 dans le refuge »)

Le vieux mineur pose le livre sur la table et nous demande de regarder attentivement la couverture :

Regarde bien le message. D’abord, contrairement à ce que Pinera a fait croire au monde entier, ce n’est pas le message dans sa version originale. Le papier sur lequel avait écrit José Ojeda, l’auteur du texte, n’était pas quadrillé comme on le voit sur la photo. Le Président a fait recopier le texte sur un papier officiel. C’est un premier mensonge de Pinera.

Ensuite, Pinera a dit que le message de José était le premier arrivé à la surface. C’est faux ! Nous avions envoyé plusieurs lettres en même temps. Seuls deux messages avaient été bien attachés et sont arrivés intacts à la surface. Celui de José Ojeda et le miens, qui s’adressait au pays tout entier, mais il y avait une mention spéciale pour ma femme. Mon message a été censuré ! Lilianett ne l’a jamais reçu.

On a envie de faire confiance à Mario.

Par la suite, beaucoup de messages ont été censurés par des psychologues – spécialement envoyés à San José pour gérer la santé psychique des 33 –, voire par les services du gouvernement.

Avant de quitter la famille Gomez, nous leur demandons de combien ils ont besoin pour achever de construire leur maison. 4000 dollars, soit 2800 euros par mois. « Pour nous, c’est beaucoup », assure Lilianett.

Yonni Barrios, l’ex mineur aux deux femmes

La boutique de Yonni Barrios et son amie Susana Valenzuela

Qui se souvient de Yonni Barrios ? Le mineur-docteur aux deux femmes ! Son épouse et sa maîtresse s’offraient des disputes publiques sur le camp de l’Espoir. C’était une de ces histoires alléchantes pour les 2000 journalistes passés par San José… Quand il est sorti de la capsule, Yonni s’est plongé dans les bras de sa maîtresse. Depuis, Yonni a un peu voyagé, et choppé la silicose, une maladie pulmonaire grave, que les mineurs finissent généralement par attraper. Comme avant l’accident, il habite le quartier le plus pauvre de Copiapo. Perchée en haut d’une route sinueuse flanquée de graviers, la maison est difficilement accessible. Même notre vieux 4×4 dérape.

Sur les bas côtés, quatre hommes boivent du rhum à la bouteille et regardent passer les femmes. C’est aussi le quartier des dealers de cannabis, marijuana et cocaïne.

Une femme ronde, les cheveux blonds, courts, est postée à l’entrée, derrière un comptoir. « On a eu notre troisième client tout à l’heure ! » Ici, on vend de tout. Fruits et légumes, boissons, chewing-gum, produits beauté. Yonni Barrios et Susana Valenzuela, son ancienne maîtresse, ont ouvert ce petit commerce la veille. Yonni, la cinquantaine passée, regarde une émission de variétés à la télé. « Je vous en prie, asseyez-vous, mais loin de moi, hein ! Tenez, vous serez très bien sur cette chaise près de ma femme ! » On se marre. Ah, les femmes et leurs crises de jalousie… Et sa vieille épouse qui habite à deux pâtés de maisons !

Les murs sont couverts de photos. Yonni à la sortie de la mine, Yonni et son éternelle amante, Yonni aux Etats-unis, en Angleterre, en Israël. Des fils électriques parcourent maladroitement les parois du petit salon. Une plaque de taule sert de plafond. Comme chez Mario, pas d’isolation.

Yonni sur la moto à 9000$ offerte par le milliardaire Farkas.

Mais au fond de la pièce, resplendit une grosse moto rouge vif, splendide, déposée là comme un trophée. Yonni jubile. « C’est le cadeau de Farkas ! » Farkas, un milliardaire chilien de Copiapo (il habite une villa posée sur une montagne de l’Atacama, à quelques kilomètres de la ville), est fameux dans le coin, et généreux. Il a offert la même moto à tous les 33, d’une valeur de 9000 dollars. Plus une maison à trois d’entre eux !

Pendant la longue opération de secourisme, en août et septembre dernier, le milliardaire s’est fait remarquer plusieurs fois sur le camp de l’Espoir, au volant de son Hummer jaune. Dans son livre, le journaliste Jonathan Franklin raconte :

Impossible de louper Leonardo Farkas avec son costume sur mesure d’Ermenegildo Zegna, ses boutons de manchettes et ses boucles de cheveux teints en blond qui se balancent sur ses épaules (…) Sortant d’un bond de son véhicule, boucles au vent et dents étincelantes, Farkas a l’air d’un chanteur de Las Vegas qui s’est trompé de désert. Il commence à distribuer des enveloppes blanches, une par famille. A l’intérieur, un chèque de 5 millions de pesos (environ 7500 euros).

Puis le milliardaire eût l’idée de rassembler suffisamment d’argent (un million de dollars par mineur) pour que les 33 aient de quoi vivre sans travailler pour le restant de leurs jours. Las, l’idée ne s’est pas encore concrétisée.

Restent les motos rouges. Certains l’ont échangée, d’autres revendue. Yonni Barrios ne peut pas encore l’utiliser à cause de sa jambe, qu’il a fêlée en retapant sa maison. Le mineur sourit.

Ce n’est pas grave, en attendant, elle décore la pièce !

L’accident de San José aura été une parenthèse, entre l’horreur et le rêve. Une parenthèse de scène comme un acteur sans talent particulier qui n’aurait joué, par hasard, que dans un seul film à succès.

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Photos FlickR CC Desierto Atacama / Anaëlle Verzaux.
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