OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 L’homme, la machine et les Zombies [2/2] http://owni.fr/2011/10/29/homme-machine-zombies-psychanalyse-corps-robotique-cybernetique-intelligence-artificielle/ http://owni.fr/2011/10/29/homme-machine-zombies-psychanalyse-corps-robotique-cybernetique-intelligence-artificielle/#comments Sat, 29 Oct 2011 12:41:21 +0000 Vincent Le Corre http://owni.fr/?p=84958 Suite de la première partie, dans laquelle l’auteur interroge notre rapport aux zombies, proche de celui que l’on entretient avec les machines.


Des psychanalystes pour robots ?

La pièce de théâtre Soyanara, de Oriza Hirata, est en quelque sorte, “le pendant artistique” du reportage, auquel je faisais allusion dans la première partie du texte, au sujet des robots dits thérapeutiques.

Cette pièce, Sayonara, met en scène deux personnages, dont l’un est “incarné” par F Geminoid, un androïde conçu par le laboratoire Ishiguro, à l’université d’Osaka.

Il s’agit d’un court dialogue entre ces deux personnages, dans lequel cet androïde “joue” un robot acheté par un père pour sa fille atteinte d’un mal incurable. Le robot est ainsi censé l’accompagner dans sa maladie, notamment en lui déclamant des poèmes. Même si le robot se défend de pouvoir répondre à certaines questions existentielles, le robot, au travers de poèmes, tente finalement de fournir à la jeune fille mourante des mots pour décrire ce qu’elle ressent à l’approche de sa mort, dans le but de la soulager.

Le “vrai” robot, F Geminoid, a été conçu par Hiroshi Ishiguro. Et c’est ce même laboratoire que Serge Tisseron a visité en 2009 ; et dont il dit que la visite l’a bouleversé, dans son article “De l’animal numérique au robot de compagnie : quel avenir pour l’intersubjectivité“. D’où le lien entre les robots en forme de phoques appelés Paro, et F Geminoid : un même créateur, Hiroshi Ishiguro.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Tisseron nous explique dans son article qu’Hiroshi Ishiguro conçoit ces androïdes, non comme des machines ni même des animaux, mais comme des enfants. S’inscrivant d’une certaine manière dans la même lignée qu’Asimov, qui expliquait dans la préface de son recueil Les Robots, qu’il en avait assez des histoires de robots qui, tels des Frankenstein, venaient détruire en retour leurs créateur, Ishiguro pense que les robots ne doivent pas apparaître comme potentiellement menaçants. D’où sa volonté de leur donner une apparence fragile, comme celle d’un jeune enfant, ou celle d’une jeune femme, telle que F Geminoid. Serge Tisseron:

Bien sûr, sa force est très supérieure à celle d’un humain, mais son apparence doit évoquer l’innocence, la fragilité et surtout l’incomplétude.

Tisseron nous parle également de la technique d’apprentissage qu’Ishiguro a implanté chez ses robots. Un apprentissage via le sourire de “la mère” en charge du robot. En effet, Ishiguro a mis au point un système complètement inspiré des recherches sur les interactions précoces développementales qui passent par le sourire de la personne en charge du robot.

“[…] Hiroshi Ishiguro a encore accompli un pas de plus, qui mobilise chez moi, je l’avoue, un mélange d’admiration et d’effroi. Il a eu l’idée que le propriétaire du robot éduque celui-ci… par son sourire. Bien évidemment, cette idée a dû lui être soufflée par quelques psychiatres. Les spécialistes de la petite enfance savent combien les émotions maternelles sont un repère essentiel dans la construction de la vision du monde et de lui-même par le bébé. Par exemple, il tente de marcher et tombe. Que fait-il en premier ? Essayer de se redresser ? Pas du tout : il cherche d’abord le visage de sa mère. Si celle-ci lui sourit, il se remet debout et recommence à marcher. Mais si celle-ci semble inquiète ou lui manifeste de la colère, le bébé s’immobilise et pleure. Dans le premier cas, il acquiert de la confiance en lui et dans son environnement et il se trouve gagnant à la fois du point de vue de ses apprentissages et de son estime de lui même. Dans le second cas, au contraire, il est insécurisé et risque d’inhiber ses capacités d’exploration. […] Hiroshi Ishiguro a […] décidé d’appeler la personne en charge de l’éducation du robot sa ‘mère’.”

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Tisseron note donc combien l’empathie envers ce type de robots a des chances de se construire, et combien le sentiment d’attachement envers la machine sera ainsi sollicité. Ce lien d’attachement qui se mettra progressivement en place aura des conséquences encore difficiles à anticiper aujourd’hui. Et finalement, il ne peut que générer une espèce de fascination, et peut-être également de la peur, comme cette peur attachée aux jeux vidéo, ces fameux “mondes numériques” dont “on” nous dit qu’ils proposent des espaces parfois plus intéressants que “la réalité”. Ces êtres qui évolueront auprès de nous, qui nous seront entièrement dévolus, mais qui par contre ne seront pas nécessairement soumis comme les enfants réels à une loi obligeant à les éduquer ou à les socialiser (donc à les voir un jour partir et nous quitter), ne produiraient-ils pas le désir chez leurs propriétaires de se détacher progressivement des autres sujets humains qui les entourent pour préférer la compagnie de ces androïdes ?

“Serons-nous plus ou moins humains lorsque nous serons capables de développer de l’empathie pour une machine ? Assurément ni l’un ni l’autre, mais la tentation sera probablement moins grande de chercher à communiquer avec des humains différents de soi dans la mesure où chacun pourra s’entourer d’un ou de plusieurs robots correspondant parfaitement à ses attentes et à son système de valeurs… Il est bien évident qu’au passage, les fameuses ‘lois’ imaginées par l’écrivain de science-fiction Asimov sont balayées. Le propriétaire de chaque robot pourra lui apprendre ce qui lui fait plaisir, que cela soit licite ou non. Mais n’est-ce pas déjà la même chose avec les enfants ? Bien sûr, mais les enfants n’ont pas que leurs parents pour les éduquer, et encore moins exclusivement leur mère ! L’autre parent peut corriger les effets nocifs ou antisociaux du parent privilégié, et l’école les modifie encore ensuite. Si le système développé aujourd’hui par Hiroshi Ishiguro devait être appliqué à large échelle, j’imagine qu’il faudrait prévoir un correctif : programmer les robots pour qu’ils s’autoconnectent régulièrement sur Internet de manière à entrer des données susceptibles de corriger une éventuelle éducation « maternelle » déviante ou pathologisante. Bref, une sorte d’école des robots parallèlement à leur éducation familiale !”

Finalement, c’est notre rapport à la castration qui est encore une fois mobilisé avec ces robots-enfants potentiellement entièrement dévolus aux caprices et plaisirs de leur “parents”…

De l’amour primaire … avec les machines ?

Peut-être que le primary love de Michael Balint existe finalement… mais seulement dans l’ordre de ces relations homme-machine, où l’homme fait tout pour que la machine fonctionne, qui le lui rend bien.

Je pense ainsi au chapitre Objet et Sujet du livre de Michael Balint Les voies de la régression (il développe la même réflexion dans son livre Le défaut fondamental). Balint part en effet de la constatation que dans ce qu’on appelle la régression en psychanalyse, on peut mettre au jour un fantasme, celui “d’une harmonie primaire qui nous reviendrait de droit et qui aurait été détruite, soit par notre faute, soit du fait des machinations d’autrui, soit par la cruauté du destin.”

La croyance en cet état où tous les désirs seraient satisfaits et qu’il n’y aurait plus de manque, qui se retrouve dans un certain nombre de religions par exemple, serait selon lui la visée ultime de toute aspiration humaine. Balint déduit également de l’expérience de la vie sexuelle, et de l’orgasme en particulier, qu’il existe bien un état où la satisfaction tirée de cette harmonie parfaite entre le sujet et son environnement et qu’il est quasiment atteint dans ces expériences.

Il reprend ce point à Sandor Ferenczi qui pense que l’orgasme est la situation parfaite de réciprocité, l’identité parfaite des intérêts entre les partenaires, et donc entre l’individu et son environnement. La théorie de l’amour primaire de Balint, lui permet de sortir selon lui, de l’aporie de la théorie du narcissisme primaire où le monde extérieur n’existerait pas. Elle lui permet donc de dire que le monde extérieur existe, mais qu’il y a surtout une harmonie primaire entre le sujet et le monde qui l’entoure. A partir de cette description de l’amour primaire, il va concevoir la notion d’objet primaire, qui sera dans le développement du sujet, le succédané de cette période bienheureuse, alimentant l’idée de l’existence d’un objet harmonieux et entièrement satisfaisant pour le sujet. Ce qui deviendra par la suite le prototype, le paradigme de toute relation d’objet. Paradigme que Lacan récusera en reprenant le thème lors de son séminaire de 1956-1957.

Il me semble que la construction du fantasme d’une symbiose avec la machine, dont le texte de Joseph Carl Robnett Licklider est une étape importante, peut être proche de ce fantasme d’un “amour primaire”, où les deux protagonistes seraient dans une harmonie parfaite.

On rejoint enfin par-là les réflexions de Tisseron autour de ce qu’il appelle “l’accordage multisensoriel précoce” d’où s’originerait notre désir d’immersion. Ce concept d’accordage provient des recherches en psychologie du développement sur les interactions précoces entre le bébé et ses parents. Il s’agit pour les deux protagonistes de ce dialogue, pour reprendre les termes de Tisseron : “d’éprouver le plaisir de l’interaction et de l’immersion dans une émotion partagée.”

Ce concept d’accordage permet ainsi à Tisseron de placer comme source d’un certain nombre d’interactions que les adultes auront dans leur vie, et donc celles que peut chercher avoir un joueur avec sa machine, “le désir du bébé d’entrer en contact avec l’état mental de son interlocuteur.” “La relation avec l’ordinateur renoue avec le plaisir partagé et gratuit des premiers accordages.” En d’autres termes, la machine devient cet Autre censé s’accorder harmonieusement à tous mes désirs, comprenant ce que je désire, et me le livrant au moment où je le veux. On est proche, encore une fois, de ce qu’a décrit Freud à propos des premières expériences de satisfaction du bébé, et que Winnicott développera avec les phénomènes transitionnels.

Frédéric Kaplan et ses expériences de pensée appareillées

Pour finir, je voudrais faire quelques liens avec un chercheur en robotique, Frédéric Kaplan. Car en lisant son article Le corps comme variable expérimentale, j’ai eu l’impression de retrouver l’hypothèse qui sous-tend globalement ce texte et qui relie les différents phénomènes cités, à savoir l’importance centrale du corps et les différentes figures de la subjectivation de celui-ci au sein même de nos relations avec les machines.

Certes, ce que Kaplan étudie dans son article, ce sont des expériences avec des robots seuls. Mais il y montre l’importance du corps chez les robots eux-mêmes. Il m’a semblé donc tout à fait intéressant de souligner qu’un chercheur en “intelligence artificielle incarnée”, puisse développer cette idée au travers même de ses recherches sur les robots, et ceci afin de résoudre des problèmes de robotique, mais aussi engager une réflexion plus générale.

De l’importance de l’incarnation… chez la machine elle-même

Car en effet, Kaplan se propose d’utiliser des robots pour étudier des questions qui dépassent le simple cadre de la robotique ou de l’intelligence artificielle. Il a pu étudier précédemment le développement d’une sorte de langage de communication chez les robots.

Nous voudrions montrer que l’enjeu de ces expériences dépasse la simple communication scientifique, et que le travail de modélisation avec les robots permet de dégager des concepts nouveaux, difficilement approchables par d’autres méthodes.

Les origines de la robotique remontent finalement très loin dans l’histoire des hommes et de leur relation avec les machines qu’ils se construisent. Le 18ème siècle fut un siècle particulièrement important dans la construction d’automates par des ingénieurs, tels que l’horloger Pierre Jaquet-Droz et sa musicienne, ou encore Jacques de Vaucanson, avec son fameux canard capable de manger et de digérer, ou encore son joueur de flûte traversière pouvant exécuter différents airs de musique.

Mais avec l’arrivée des ordinateurs numériques, une nouvelle discipline naît autour de ce que l’on va nommer désormais l’Intelligence Artificielle (IA). Cette discipline va ainsi radicaliser une perspective qui se dessinait autour des possibilités des automates. En effet, après le 18ème siècle, “les dispositifs mécaniques permettant la programmation se multiplient […]. Les procédés d’animation se développent sous la forme de modules toujours plus indépendants du corps mécanique de l’automate”. Ainsi, le corps de l’automate que l’on appellera désormais robot, ne va plus faire partie du domaine de l’IA, qui s’intéressera de son côté seulement aux algorithmes permettant de décrire et de programmer les comportements des corps eux-mêmes, c’est-à-dire des robots.

Au fil des années, l’IA et la robotique vont de plus en plus diverger. D’un côté, nous aurons des recherches en robotique qui développeront des machines de plus en plus perfectionnées, dans des environnements industriels, en somme ce que Kaplan appelle “des corps sans intelligence”. De l’autre, la majorité des chercheurs en IA tenteront de développer quant à eux, “des intelligences sans corps”.

En effet, “de nombreux chercheurs en intelligence artificielle en particulier ne considèrent plus l’incarnation comme une composante essentielle de leur recherche. Ils préfèrent concentrer leur effort sur la modélisation de comportements cognitifs humains complexes, ou encore élaborer des modèles de l’intelligence humaine adaptés au diagnostic médical, à la preuve de théorèmes mathématiques ou aux jeux de société. Ces algorithmes viennent soutenir une vision de l’intelligence humaine comme étant avant tout un système de manipulation de symboles (Haugeland, 1985). La psychologie cognitive s’empare de cette hypothèse soutenant que ce type de processus de traitement de l’information rend mieux compte des mécanismes de l’intelligence que ne font les théories comportementalistes très influentes outre-Atlantique. Les hypothèses cognitivistes et computationalistes, stipulant que la pensée est réductible à un ensemble de calculs symboliques, s’imposent (Fodor, 1987). Le corps, quant à lui, est oublié, irrémédiablement séparé des mécanismes de l’intelligence .”

Le corps est ainsi progressivement oublié dans les conceptions issues de la psychologie cognitive qui s’inspirent elles-mêmes des apports de l’intelligence artificielle. Dans les recherches en intelligence artificielle, le problème de ce schisme va progressivement apparaître et devenir très gênant, lorsque les chercheurs vont tenter d’utiliser les robots, non plus dans des environnements parfaitement contrôlés et prédictibles, mais au sein d’environnements changeants. “Les algorithmes d’intelligence artificielle conçus pour manipuler des symboles définis a priori et non ambigus se révèlent fortement inadaptés à la complexité et l’imprévisibilité du monde réel”.”

Les problèmes comme celui de faire marcher un robot deviennent alors particulièrement difficiles à résoudre, car ils demandent de modéliser à la fois le corps du robot et l’environnement dans lequel il évolue. Or lorsque ce dernier est inconnu, comment faire?

Cette impasse donnera le jour à un nouveau courant, appelé l’Intelligence Artificielle incarnée (embodied artificial intelligence) à la fin des années 80, autour de chercheurs comme Rodney Brooks, Luc Steels et Rolf Pfeifer, qui mettent l’accent cette fois sur l’interaction directe du corps du robot avec l’environnement, comme c’était le cas avant l’avènement et la diffusion des ordinateurs numériques. Kaplan précise ainsi que les fameuses “tortues” cybernétiques de Grey Walter devinrent à nouveau des modèles dans les méthodes de conception et d’expérimentation de cette nouvelle approche.

La machine comme pôle opposé de l’homme?

Rappelons que Lacan citait Grey Walter dans son séminaire en 1954 où la cybernétique tenait une grande place pour tenter d’approcher ce qu’était la parole et le langage.

On pourrait soutenir que Lacan usait ainsi de ce rapprochement avec la cybernétique de son époque, pour essayer de saisir, de penser par différence avec la machine, la frontière entre les relations que l’homme peut entretenir avec le langage et celles que les machines pourraient avoir elles-mêmes avec le langage et la parole.

Rappelons que pour le philosophe Pierre Cassou-Noguès c’est à partir de Descartes, et ensuite, de Turing, que l’imaginaire a changé autour de la conception que l’on peut avoir de la machine, précisément vis-à-vis de la parole, et des émotions.

[…] le paradigme de la machine, pour Descartes et dans l’imaginaire classiques, est une horloge, c’est-à-dire un automate qui, une fois mis en branle, possède en lui-même le principe de son mouvement. En revanche, le modèle auquel nous pensons avec le robot est l’ordinateur, la machine à calculer. […] Le robot pour nous est d’abord un cerveau. […] Les machines classiques […] sont susceptibles de manifester toutes sortes d’émotions, la joie, la tristesse, la colère ou l’amour. C’est à cela qu’on les distingue des êtres humains : les robots, pour Descartes, ne peuvent pas user du langage humain. […] Les robots de la science-fiction sont alors à l’opposé des robots cartésiens. Nos robots imaginaires sont capables de parler et, du point de vue de la parole, rien ne les distingue d’un être humain. Mais ils ne peuvent pas exprimer d’émotion.

Dans son séminaire, Lacan pose ceci, que le seul désir possible d’une machine reste pour le moment, l’alimentation, sa survie en quelque sorte, via son énergie :

Entendons-nous – quel pourrait être le désir d’une machine, sinon celui de repuiser aux sources d’énergie ? Une machine ne peut guère que se nourrir, et c’est bien ce que font les braves petites bêtes de Grey Walter. Des machines qui se reproduiraient, on n’en a pas construites, et pas même conçues – le schéma de leur symbolique n’a même pas été établi. Le seul objet de désir que nous puissions supposer à une machine est donc sa source d’alimentation.

Mais quand bien même cet état de fait, si chacune des machines est réglée sur le fonctionnement de l’autre en tant qu’elle ira chercher de l’énergie au même point que l’autre, autrement dit qu’elles aient toutes le même objet de désir, cela risque de produire des collisions entre elles. Et qu’ainsi, il faut supposer, comme chez l’homme, une instance régulatrice symbolique, qui est le langage.

“Eh bien, si chacune est fixée sur le point où l’autre va, il y aura nécessairement collision quelque part. C’est à ce point que nous étions parvenus. Supposons maintenant à nos machines quelque appareil d’enregistrement sonore, et supposons qu’une grande voix – nous pouvons bien penser que quelqu’un surveille leur fonctionnement, le législateur – intervient pour régler le ballet qui n’était jusqu’à présent qu’une ronde et pouvait aboutir à des résultats catastrophiques. Il s’agit d’introduire une régulation symbolique, dont la sous jacence mathématique inconsciente des échanges des structures élémentaires vous donne le schéma. La comparaison s’arrête là, car nous n’allons pas entifier le législateur – ce serait une idole de plus.”

Je crois donc que c’est une démarche assez similaire que Lacan et Kaplan proposent, à la différence importante que Kaplan propose de réaliser l’expérience concrètement, mais aussi que je suis à peu près certain qu’ils ne seraient pas d’accord sur les résultats.

Kaplan a en effet travaillé sur la construction d’une sorte de langage chez des robots. Les robots mis en œuvre étaient en mesure de se mettre progressivement d’accord sur certains mots désignant leurs activités. Mais je souhaitais ici faire surtout ressortir l’intérêt de la démarche que Kaplan poursuit dans un livre qui vient de sortir L’homme, l’animal et la machine, écrit avec le biologiste Georges Chapouthier.

“Le corps comme variable expérimentale”

Alors que certains chercheurs en IA construisent des algorithmes toujours plus sophistiqués, capables de battre aux échecs certains champions, d’autres chercheurs construisent “des robots capables d’apprendre comme le font les jeunes enfants. L’idée n’est pas nouvelle, puisqu’elle était exprimée par Alan Turing dans ce qui a été un des articles fondateurs de l’intelligence artificielle (Turing, 1950), mais la perspective ‘sensori-motrice’ développée par l’intelligence incarnée lui donne une dimension inédite.”

Au sein de cette branche de l’intelligence artificielle qui a fait rentrer le corps du robot dans son champ de recherche, Kaplan met en avant certaines recherches menées par des “chercheurs en robotique ‘développementale’ ou ‘épigénétique’ “ qui consistent à identifier “un processus indépendant de tout corps, de toute niche écologique et de toute tâche particulière.” C’est une sorte d’algorithme qui pousse le robot à développer ses aptitudes, qui le ” motive” à apprendre.

En distinguant ainsi un processus d’incarnation général et des espaces corporels particuliers, les développements les plus récents de la robotique épigénétique conduisent à reconsidérer le corps sous un autre angle.

Et c’est précisément là que l’article m’a semblé le plus intéressant dans les analogies possibles.

En effet, en s’apercevant de la nécessité de construire des robots dotés à la fois d’un algorithme général, une sorte de noyau stable toujours identique, et de ce que Kaplan appelle “des espaces corporels périphériques”, ces chercheurs conçoivent des machines qui apprennent par exemple à marcher, sans que ces derniers ne soient conçus expressément pour apprendre à marcher.

Plus surprenant encore, ce type de robot apprend à marcher en fonction du corps dont il est doté. On pourrait dire qu’il explore tout d’abord les potentialités du corps dont il dispose, et cela au sein d’un terrain inconnu, via l’algorithme général qui a été conçu de telle façon qu’il calcule les situations dans lesquelles il peut effectuer les meilleures prédictions quant aux effets de certains mouvements réellement effectués (les signaux de sortie). Je ne m’étendrai pas sur la complexité d’un tel algorithme, mais il faut insister sur le fait que le robot n’était pas doté d’un algorithme ayant pour objectif d’apprendre à marcher, et que c’est finalement la morphologie du robot, en lien avec le terrain dans lequel il va évoluer, qui va constituer “la variable expérimentale” que l’on peut donc faire varier à l’envi pour en étudier les effets.

Au final, “Dans ce nouveau dualisme méthodologique, il s’agit de séparer une enveloppe corporelle potentiellement variable correspondant à un espace sensori-moteur donné et un noyau d’entraînement, ensemble de processus généraux et stables capables de contrôler n’importe quelle interface corporelle. En distinguant ainsi un processus d’incarnation général et des espaces corporels particuliers, les développements les plus récents de la robotique épigénétique conduisent à reconsidérer le corps sous un autre angle.”

Je voudrais conclure ici sur l’analogie entre ce type de recherche en robotique et ce que la psychanalyse peut avancer. D’une part, je trouve remarquable que la robotique et l’intelligence artificielle finissent par reconnaître cette place centrale à l’incarnation dans le développement d’une certaine intelligence aux robots, et d’autre part qu’ils fournissent dans une certaine mesure un cadre expérimental à ce type d’étude.

Plus qu’une technologie des corps animés, la robotique apparaît alors comme science et pratique de l’incarnation.

Enfin, et c’est là que se trouve le lien avec nos zombies et les “pré-conditions” dont j’ai parlé en première partie. Il me semble que ce type de recherche rejoint ce qu’avance la psychanalyse, à savoir que le développement de l’intelligence, de nos capacités instrumentales, l’usage de la langue, sont en étroite liaison avec la manière dont nous habitons notre corps.

Et je laisse à Kaplan et Oudeyer le soin de conclure :

“En effet, qu’est-ce que le développement si ce n’est une séquence d’incarnations successives : non seulement un corps en perpétuel changement, mais aussi des espaces corporels qui se succèdent les uns aux autres ? Chaque nouvelle compétence acquise change l’espace à explorer. La marche en est à nouveau un exemple illustratif. Une fois maîtrisée, elle permet à l’enfant l’accès à un nouvel espace de recherche.

Penser le corps variable, c’est aussi penser une notion de corps étendu capable d’incorporer les objets qui l’entourent sous la forme d’agencements transitoires. Dans cette perspective, outils, instruments de musique et véhicules sont autant d’enveloppes corporelles à explorer, sans différence fondamentale avec leur pendant biologique (Clark, 2004).

Enfin, en pensant le corps variable, ne pourrait-on pas considérer le raisonnement symbolique et la pensée abstraite comme autant de formes d’extensions corporelles ? Si, comme le suggèrent Lakoff et Nunez, il y a une correspondance directe entre la manipulation sensori-motrice et les raisonnements mathématiques les plus abstraits (Lakoff, Nunez, 2001), nous pouvons naturellement considérer que même les processus mentaux les plus “intérieurs” peuvent être pertinemment interprétés comme des enveloppes corporelles à explorer. L’usage de la langue elle-même ne pourrait-il pas être interprété comme une incarnation corporelle particulière (Oudeyer, Kaplan, 2006) ?”


Crédits Photos CC FlickR par Jenn and Tony Bot, cometstarmoon, Baboon et Br1dotcom.

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L’homme, la machine et les zombies [1/2] http://owni.fr/2011/10/28/homme-machine-zombies-psychanalyse-philosophie/ http://owni.fr/2011/10/28/homme-machine-zombies-psychanalyse-philosophie/#comments Fri, 28 Oct 2011 13:23:27 +0000 Vincent Le Corre http://owni.fr/?p=84885 null

Les philosophes et les scientifiques ont souvent utilisé “l’animal” comme catégorie pour penser, par différence, celle de “l’homme”. Il s’agit alors bien souvent de tenter de cerner “une certaine nature humaine” en opposition à une autre nature, qui serait plus “naturelle” en quelque sorte, et que l’animal incarnerait. Avec les progrès technologiques, un certain type de machines a pris de plus en plus d’importance dans nos vies, à savoir les robots.

Une des questions (que l’on retrouve dans la science-fiction de manière imposante) sera ou est, de savoir quelle(s) relation(s) nous aurons avec ce type de machines que sont les robots. Il semble important de relever que nous avons déjà des dispositifs technologiques qui engagent nos subjectivités, les modifient, les disciplinent tant elles engagent nos corps, et qui sont déjà largement diffusés, à partir desquels nous pouvons d’ores et déjà penser des débuts de réponse. Ces dispositifs sont les jeux vidéo.

Nous cheminerons donc ici en deux temps au travers de réflexions mettant en jeu robots, ordinateurs ou encore jeux vidéo, qui mériteront d’être remises en ordre plus tard, mais que je voudrais voir fonctionner comme des pistes de travail, pour saisir certains phénomènes que j’ai l’impression de pouvoir mettre sur le même plan.

Du Cyborg aux Zombies…

Serge Tisseron s’intéresse au devenir de nos relations avec les machines. Et il fait le lien très justement avec les relations que nous entretenons déjà avec les jeux vidéo. Car en effet, les jeux vidéo proposent des expériences de relation avec un type de machine, dite Intelligence Artificielle, qui sont finalement très proches de celles que l’on peut mettre en place avec un robot, à la différence cependant importante, que les robots ont un corps, c’est-à-dire qu’ils occupent un espace physique, ont un poids, une texture, etc. qui peut d’ailleurs rappeler celui d’un animal de compagnie.

Cette relation de l’homme avec la machine a une longue histoire. Dans la période qui a succédé l’invention de la machine universelle de Turing, la métaphore du Cyborg a fait fortune.

Le philosophe Mathieu Triclot, qui a écrit l’excellent Philosophie des jeux vidéo (dont on peut trouver quelques mots ici), nous interpelle dans un texte récent qui lui aussi articule relations aux machines et relation aux jeux vidéo : Cyborg vs Zombies. Ou pourquoi il est important de considérer les jeux vidéo.

Dans ce texte, il rappelle que deux textes scandent l’évolution de la figure métaphorique du Cyborg :

- Manfred E. Clynes, Nathan S. Kline, Cyborg and space, Astronautic, September 1960.

- Donna Haraway, A Manifesto for Cyborgs : Science, Technology, and Socialist Feminism in the 1980s, in The Haraway Reader, Routledge, New York, 2004.

Face à cette figure du Cyborg qui nous a aidés pour penser nos relations avec la machine sur le mode d’une hybridation de nos corps avec les dispositifs machiniques (“Le terme apparaît pour la première fois dans l’article si souvent cité de Manfred E. Clynes et Nathan S. Kline de 1960 pour désigner le cyber-organisme, l’organisme qui délègue ses fonctions de régulation à un système mécanique exogène” ), se sont développés d’autres usages et pratiques relationnelles avec les machines, qu’un autre texte moins connu a cherché à saisir au même moment, précisément en mars 1960, à savoir celui de Joseph Carl Robnett Licklider intitulé : Man-Computer Symbiosis. La symbiose homme-machine “repose sur la relation entre deux organismes disssemblables, qui maintiennent leurs logiques propres.”

Mais au-delà de cet aspect historique tout à fait important (car il faut, et le travail de Triclot est important sur ce sujet, articuler le contexte socio-politique avec l’évolution de nos relations avec les machines), il y a cette question qui me fait me sentir tout à fait proche de ce travail de recherche, c’est celle de “la fabrique de la subjectivité dans la relation intime aux machines informatiques.”

J’ai en effet déjà écrit ici, au travers de mes recherches sur Turing, que je cherchais à penser le lien qui peut nous unir aux machines. Un lien de jouissance assurément. Et j’ai déjà également dit combien les jeux vidéo sont un bon terrain d’observation. Les jeux vidéo sont intrigants en effet quant aux questions qu’ils peuvent soulever sur la façon dont on peut vivre le fait d’être incarné dans un corps, et dont on en jouit. Je conçois le jeu vidéo comme permettant une sorte de léger déplacement, d’expérimentation de cette possibilité de subjectiver son corps différemment, et donc d’en jouir de manière également différente.

Et c’est là que l’on peut parler du lien que Mathieu Triclot fait avec un auteur que j’apprécie également, et qui avance des choses intéressantes, à savoir Pierre Cassou-Noguès. Ce dernier a écrit notamment Une histoire de machines, de vampires et de fous et Mon zombie et moi.

En usant de cette figure du Zombie, via le travail de Cassou-Noguès, Triclot nous enjoint donc à penser désormais avec les Zombies, plutôt qu’avec les Cyborgs.

Pour lui, ces Zombies possèdent en effet trois propriétés intéressantes :

1) Le zombie “constitue comme le cyborg un être frontière qui frappe l’imaginaire, à l’articulation de l’organique et de l’inorganique, du vivant et du mort. Le zombie est une sorte d’animal-machine cartésien, un corps privé de conscience, sans regard ni parole. Il n’y a pas de machine en lui, seulement la mort, mais sa démarche hésitante et bancale rappelle cependant la formule de Bergson à propos du rire : de la mécanique plaquée sur du vivant.”

2) “Le deuxième intérêt du zombie est de nous renvoyer directement aux variations possibles du corps propre. C’est ainsi que l’utilise Cassou-Noguès : le zombie permet de tourner en variations imaginaires autour du corps, d’en interroger la constitution et les limites.”

3) […] “contrairement au cyborg, aussi bien qu’à la figure proche de la créature de Frankenstein, le zombie va par bandes. L’ontologie du zombie est de hordes, disparates et bariolées. Par différence avec le héros romantique de Shelley, qui erre sans fin sur la terre gelée, rejeté par les hommes, le zombie agit en groupe, sous la forme du déplacement aléatoire ou de la convergence vers la citadelle assiégée. La horde maintient l’individuation, la dissemblance entre individus.”

Leibniz disait déjà “Nous sommes des automates dans les trois-quarts de nos actions”. Cassou-Noguès est un auteur qui prend au sérieux à la fois les rapports de la rationalité avec la fiction, et notre fascination pour les machines, notamment la question qui me semble éminemment contemporaine, en quoi sommes-nous et surtout continuerons-nous à être différent des machines ?

J’ai l’impression, comme d’autres psychanalystes, qu’un certain devenir-machine pourrait être à l’œuvre dans notre culture. Il consisterait en cette illusion de pouvoir se libérer de la pulsion comme du désir. Cette “part maudite” qui pèse finalement si souvent sur l’être humain. La machine, bien qu’il s’en défende, pourrait apparaître alors à l’être humain comme une figure libérée du Mal.

Cassou-Noguès travaille également à saisir la bascule qui a eu lieu selon lui dans notre imaginaire autour de notre conception de la machine, et donc par conséquent dans notre conception de ce qu’est l’humain. Cette évolution du paradigme classique au moderne, il lui semble qu’on peut l’observer au travers des textes de Descartes qui proposent une conception de l’homme-machine exactement contraire à celle des robots contemporains.

Des relations d’empathie et de la symbiose homme-machine

Récemment, un reportage d’Arte indiquait que des chercheurs japonais ont mis au point un robot qu’ils ont placé dans certaines institutions accueillant des personnes âgées atteintes neurologiquement.

Serge Tisseron qui parle de ce même robot, développe ses réflexions dans cet article De l’animal numérique au robot de compagnie : quel avenir pour l’intersubjectivité à partir d’une notion qu’il met au centre, l’empathie.

C’est en effet à partir de l’empathie qu’il explique les phénomènes que les joueurs, ou les arpenteurs de mondes virtuels, connaissent bien, mais qui restent parfois tout à fait surprenantes à qui les éprouve. Ce sont en effet ces sensations physiques que l’on peut éprouver au travers de ce que vit le personnage censé nous représenter dans l’espace numérique que l’on nomme avatar.

Je m’interroge quant à moi sur la manière dont il pourrait être possible d’articuler ces phénomènes avec d’autres que tout le monde connaît lorsqu’il utilise d’autres machines, une voiture par exemple, et qui ont déjà été étudiés dans le domaine de la clinique du travail. Ces phénomènes sont ressentis et désignés par le fait d’avoir la sensation de “faire corps avec la machine”. Lorsque nous conduisons une voiture, ou bien lorsque nous jouons à un jeu vidéo, il me semble que l’éprouvé de notre corps change, et que notre ” enveloppe corporelle” s’étend si l’on peut dire.

Christophe Dejours est un psychiatre et psychanalyste français. Professeur au CNAM, il a fondé une discipline qu’il a baptisée, la psychodynamique du travail. Ses thèmes de prédilection sont l’écart entre travail prescrit et réel, les mécanismes de défense contre la souffrance, la souffrance éthique ou bien encore la reconnaissance du travail et du travailleur.

Dejours a travaillé sur ce qu’on pourrait appeler “la symbiose du travailleur avec sa machine”. Il me semble que cela pourrait rejoindre certaines réflexions de Licklider sur la symbiose homme-machine. Dejours a remarqué que lorsque se développe un véritable dialogue entre le travailleur et sa machine, il se développe en parallèle un certain type de fantasme, un fantasme vitaliste, qui donne vie à cette machine, afin de la domestiquer comme un animal. C’est bien évidemment ce fantasme qui est à l’œuvre lorsque nous commençons à donner des petits surnoms à nos machines, nos smartphones par exemple, lorsqu’on se surprend à les encourager, ou bien à les gronder lorsqu’elles ne fonctionnent pas comme on l’attend. Christophe Dejours explore donc ces phénomènes en mettant en avant ce qu’il appelle l’intelligence du corps.

En effet c’est par le corps que l’on développe cette sensibilité. Et c’est cette sensibilité qui nous fera apprécier le contact avec le bois, l’acier ou bien encore le langage binaire… Selon Dejours, ce n’est que dans ce dialogue sensible que se développent nos compétences techniques, y compris celles qui restent en apparence les plus intellectuelles, et non pas grâce à une intelligence désincarnée.

Dejours rappelle dans un exposé que ce sens technique a déjà étudié par certains cliniciens du travail, et il me semble que ces pistes de recherche pourraient tout à fait nous aider à comprendre ce qui se passe lorsqu’un gamer “subjective” son jeu vidéo et sa manette, afin d’en faire une véritable extension de son propre corps.

Le corps qui est en mesure de subjectiver, de se transformer finalement en Zombie, de faire corps avec une machine, ce n’est donc pas le corps des biologistes, ou en tout cas de ceux qui réduisent le corps à un pure organisme (c’est-à-dire finalement à une machine ?).

C’est bien plutôt le corps que chacun éprouve, celui qu’il habite dans une relation intime et qui évolue au fil des ans. C’est “le corps qui est engagé dans la relation à l’autre”. Et c’est finalement le corps érogène qu’a conceptualisé la psychanalyse.

Dejours, dans la perspective la plus traditionnelle de la théorie psychanalytique, nous rappelle que ce corps, celui du travailleur, du gamer et j’ajouterai donc celui du Zombie, s’est construit dans la relation à l’autre, et en premier lieu dans la relation la plus intime avec la mère ou son substitut. Ce corps est ainsi “contaminé” par le sexuel de l’adulte, les fantasmes érotiques de la mère, du père. Et c’est bien ce corps qui est convoqué à la fois par le travail, mais également par une relation avec la machine, et donc par les jeux vidéo.

Il nous faudrait donc explorer plus en avant ces liens, entre la seconde propriété du Zombie dont parle Triclot, et ce que la psychanalyse peut nous apporter sur le corps érogène et sa capacité à s’étendre, à développer une sensibilité qui englobe la machine pour en faire une extension du corps propre, car je crois que le corps tel qu’il a déjà été théorisé en psychanalyse pourrait constituer comme des pré-conditions à l’advenue du Zombie. Le corps est un construit, façonné par sa rencontre avec le langage, ainsi que ses rencontres avec les incarnations de l’Autre ayant pris soin de ce corps.


Retrouvez la suite de cet article ici.


Article initialement publié sur le blog de Vincent Le Corre

Image de une par Loguy

Illustrations CC FlickR: watt dabney (cc-by-sa), ttc press (cc-by-sa), johnson cameraface (cc-by-nc-sa), johnson cameraface(cc-by-nc-sa)

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Prison automate: l’exemple d’une gare http://owni.fr/2011/02/15/prison-automate-lexemple-dune-gare/ http://owni.fr/2011/02/15/prison-automate-lexemple-dune-gare/#comments Tue, 15 Feb 2011 13:28:35 +0000 Jean-Noël Lafargue http://owni.fr/?p=46652 Après de longs mois de travaux, la gare de mon modeste et bucolique village du Val-d’Oise a été complètement ré-agencée.

La comparaison entre « avant » et « après » me semble très instructive à faire en ce qu’elle témoigne des changements opérés dans les rapports entre la société des chemins de fer, ses usagers et ses employés.

Je ne suis pas certain que mes schémas seront très clairs et je sais qu’ils ne sont pas très exacts.

Le premier dessin (ci-dessous) montre la gare avant les travaux. Depuis la rue, on accédait librement aux voies, c’était à chacun de prendre la responsabilité du compostage du billet, comme sur les quais des grandes gares parisiennes. On pouvait aussi accéder à l’intérieur de la gare, dont le gros de la surface était occupé par le personnel de la SNCF, réparti en deux guichets et un bureau de réservation grandes lignes, bureau qui avait déjà été fermé plusieurs mois avant le début des travaux et qui avait été remplacé par un automate capricieux : « si vous voulez acheter un billet grandes lignes au guichet, il faut aller à Argenteuil [5km] ou à Paris [15km]. »

Après les travaux (ci-dessous), la gare a été vidée des agents, il ne reste qu’un unique guichet, fréquemment fermé. L’espace de services a été transformé en un simple hall, que l’on peut traverser. Le lieu est équipé d’automates d’achat de billets (banlieue et grandes lignes) et une zone a été réservée pour accueillir une boutique semble-t-il, mais elle est pour l’instant inoccupée. Ce hall n’est pas assez spacieux pour qu’on y ait disposé des bancs.

Pour accéder aux voies, depuis la gare ou depuis la rue, il faut à présent passer des portillons automatiques, c’est à dire être muni d’un ticket ou d’un passe RFID.

Il n’est plus question, par exemple, de se rendre sur le quai pour tenir compagnie à quelqu’un qui va prendre son train.

En fait, si l’on utilise des tickets, et non un passe, on se trouve prisonnier sur le quai dès lors que l’on a passé les portillons, car si on décide de sortir, on ne pourra plus revenir dans la gare. Le quai fonctionne alors un peu comme une nasse.

Sur une vue satellite, j’ai indiqué en jaune la zone à laquelle l’usager qui a passé les portillons est contraint.

Supposons qu’une annonce informe les voyageurs de la suppression d’un train. C’est très fréquent et cela signifie que le prochain train ne passera pas avant un quart d’heure. Autrefois, on patienter en sortant et la gare, typiquement pour profiter d’un des services qui se situent à proximité immédiate : bar-tabac, maison de presse, distributeur bancaire, boulangerie, épicerie, cabines téléphoniques, pharmacie. À présent, il est impossible de sortir, le voyageur doit rester sur le quai, abrité de la pluie par un préau mais pas du vent ni du froid, et ceci, donc, pendant un quart d’heure.
Il existe sur le quai un distributeur « Selecta » où l’on peut acheter une bouteille d’eau à près de deux euros ou des biscuits et autres aliments sucrés.

La raison d’être des portillons est, comme dans le métro  et le RER je suppose, de limiter la fraude des usagers (fréquente) et d’empêcher la circulation de personnes qui n’ont rien à faire sur le quai (rare). C’est légitime sans doute, mais en même temps assez autoritaire et contraignant. Ce système avantage par ailleurs fortement les voyageurs qui utilisent une carte de transport du type « Navigo » .

Ceux qui utilisent de simples tickets sont, comme on l’a vu, prisonniers sur le quai, quai auquel ils peuvent par ailleurs avoir des difficultés à accéder car seul un petit nombre de portillons (parfois en panne) sont équipés pour le passage des tickets.

La langue médiatique actuelle aime bien prétendre que les voyageurs sont « otages » des mouvements sociaux, eh bien ils peuvent aussi être « séquestrés », « piégés » par des portillons automatiques.

Pour les gens qui arrivent par la partie sud de la ville (la gare se trouve du côté nord), un distributeur de billets a été installé dans un couloir vide et crasseux, sous la surveillance d'une caméra. Une partie de la gare a été refaite, mais la partie non-refaite n'a même pas été nettoyée !

Les automates coûtent cher à fabriquer, à installer et à maintenir, notamment ceux qui sont en permanence disposés en extérieur. J’ignore s’ils coûtent à l’usage plus ou moins cher que les employés qu’ils remplacent. Je soupçonne dans l’emploi de l’automate une lâche manière de laisser la machine, réputée impartiale et implacable, faire des choses qu’un élément humain ne pourrait jamais faire. Si un employé de la SNCF nous cognait ou nous coinçait lorsque nous n’entrons ou ne sortons pas à la vitesse qu’il juge bonne, il aurait sans doute à s’expliquer ; et s’il laissait quelqu’un muni d’un titre de transport valide sortir de la gare mais plus y retourner, il semblerait de la même manière agir de façon hostile et injuste.

L'affichage mécanique a été remplacé par des écrans. La lisibilité est moins bonne car les écrans sont petits. Les noms de gares ou doivent souvent être abrégés. Lorsqu'il fait grand jour et que les écrans sont face au soleil, on ne voit pas grand chose non plus. Dans l'exemple ci-dessus, les écrans sont simplement éteints, ce qui arrive souvent. La nuit, en revanche, on les voit briller, y compris aux heures où la gare est fermée et où plus aucun train ne circule.

Il faut pourtant bien rappeler qu’un automate n’a rien d’impartial. Son activité est toujours le résultat d’un programme, c’est à dire que ses actions ont été prévues, pensées, voulues. Derrière chaque machine, se trouve un projet, une volonté.

En fait, les technologies grâce auxquelles fonctionnent les automates pourraient rendre toutes les opérations plus fluides et plus amicales si elles étaient voulues ainsi. Il pourrait par exemple être possible de souscrire à des abonnements faits « sur mesure » (deux jours par semaine par exemple) ou d’accepter qu’une personne munie d’un ticket valide puisse sortir et rentrer dans la gare librement. Le fait que cela ne soit pas fait ne montre sans doute rien d’autre que le mépris avec lequel les usagers sont considérés ou, au mieux, montre seulement que leur confort ou leur agrément ne sont pas particulièrement pris en compte.

L'affichage des horaires de train a récemment changé de fonctionnement. Puisque les écrans peuvent être mis à jour, ils s'adaptent au trafic réel au lieu d'indiquer les horaires de référence. Il ne faut pas croire que cela constitue un avantage, au contraire cela permet que des changements ne soient pas signalés clairement et même, ce qui n'arrivait jamais auparavant, cela permet que des trains passent deux ou trois minutes avant l'horaire prévu.

Il n’y a pas que du mépris, il y a aussi de la méfiance, ainsi que le démontre l’ahurissante inflation du nombre de caméras de surveillance nouvellement installées. Il y en a sur les quais, à chaque point de passage et à l’intérieur de la gare. Sans les avoir recensées précisément, je pense pouvoir en dénombrer plus d’une vingtaine, et ce pour une toute petite gare située dans une paisible commune bourgeoise et sans histoires. On peut supposer que le coût d’exploitation de ces caméras est plutôt important. J’ignore si toutes appartiennent à la SNCF ou si certaines sont la propriété de la commune ou de la police nationale.

Le réseau Transilien (les trains de banlieue dont le terminus est toujours une grande gare parisienne) appartient à la SNCF et à Réseaux ferrés de France mais son coût d’exploitation est en très grande partie financé par le syndicat des transports d’Île-de-France, c’est à dire par le secteur public. La SNCF, quand à elle, est un établissement public, mais ce statut est amené à changer, la commission européenne a récemment exigé que, comme la Poste, la société nationale des chemins de fer français devienne une société anonyme. Le motif officiel est l’ouverture loyale à la concurrence, mais des arrières-pensées peuvent être soupçonnées : après tout, la SNCF brasse des dizaines de milliards d’euros mais, en dehors de quelques partenaires, prestataires   ou sous-traitants, cela ne rapporte à personne, des actionnaires privés ne se distribuent pas de dividendes ou de coupons…

Une fois devenue une société comme les autres, la SNCF pourra rapporter des sommes importantes, à condition sans doute d’augmenter ses tarifs, d’augmenter le montant des subventions qu’elle perçoit des collectivités locales et de baisser le coût et la marge de manœuvre de ses usagers comme de sa main d’œuvre, c’est à dire les gens qui ont fait vivre directement ou indirectement cette société pendant près de trois-quarts de siècle.

Article publié initialement sur le Dernier Blog

Photo CC Flickr par Todd Anderson

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Nos vies gérées par les données http://owni.fr/2010/07/08/nos-vies-gerees-par-les-donnees/ http://owni.fr/2010/07/08/nos-vies-gerees-par-les-donnees/#comments Thu, 08 Jul 2010 14:01:59 +0000 Hubert Guillaud http://owni.fr/?p=21513 Nous prenons des décisions avec des informations partielles. Souvent, nous ne savons pas répondre aux questions les plus simples : où étais-je la semaine dernière ? Depuis combien de temps ai-je cette douleur au genou ? Combien d’argent dépensé-je habituellement chaque jour ?…

Pour répondre à cela, certains documentent leurs existences pour obtenir des informations précises et concrètes sur leur quotidien, comme c’est le cas de Robin Barooah, un concepteur de logiciel de 38 ans, qui vit à Oakland, Californie. Barooah a ainsi décidé de se désintoxiquer du café. Pour cela, il s’est rempli une grande tasse de café et a décidé d’enlever 20 ml par semaine. Cela lui a pris 4 mois.

Si vous voulez remplacer les aléas de l’intuition par quelque chose de plus fiable, vous devez d’abord recueillir des données. Une fois que vous connaissez les faits, il est possible de mieux les gérer.

Ben Lipkowitz documente également sa vie via son agenda électronique. Il sait ce qu’il a mangé, ce qu’il a dépensé, les livres qu’il a lus, les objets qu’il a achetés, le temps qu’il passe à nettoyer son appartement… Mark Carranza détaille également son existence depuis ses 21 ans, en 1984, via une base de données qui recueille désormais plusieurs millions d’entrées (voir notamment cette intervention pour le Quantified Self). La plupart de ses pensées et actions sont ainsi documentées.

lesjourneesdeBenLipkowitz

Les journées de Ben Lipkowitz

Je me mesure, donc je suis

“Ces gens semblent avoir un comportement anormal. Aberrant. Mais pourquoi ce qu’ils font nous semble si étrange ?”, se demande Gary Wolf dans un passionnant article pour le New York Times (dont cet article n’est en grande partie qu’une traduction). Dans d’autres contextes, il est normal de récolter des données. C’est le cas des managers, des comptables… Nous tolérons bien souvent les pathologies de la quantification, parce que les résultats s’avèrent puissants. Enumérer les choses permet d’accomplir des tests, des comparaisons, des expériences. Les documenter permet d’amoindrir leur résonnance émotionnelle et de les rendre intellectuellement plus traitables. En sciences, en affaire, et dans la plus grande part des secteurs, les chiffres, carrés et justes, l’emportent.

Pendant longtemps, le domaine de l’activité humaine a semblé à l’abri. Dans les limites confortables de la vie personnelle, nous utilisons rarement la puissance du nombre. Les techniques d’analyse, si efficaces, sont laissées au bureau à la fin de la journée et reprises le lendemain. Imposé à soi ou à sa famille, un régime d’enregistrement objectif semble ridicule. Un journal est respectable, mais une feuille de calcul est effrayante.

Pourtant, les nombres s’infiltrent dans le domaine de la vie personnelle. Mesurer son sommeil, son exercice physique, son humeur, sa nourriture, sa sexualité, sa localisation, sa productivité, son bien-être spirituel semble de plus en plus affiché et partagé. Sur MedHelp, un des plus grands forums internet pour l’information de santé, quelque 30 000 nouveaux projets personnels sont ainsi documentés par les utilisateurs chaque mois. Foursquare, et son million d’utilisateurs, permets à ses usagers de construire automatiquement le journal détaillé de leurs mouvements et de les publier. La Wii Fit, qui permet entre autres de mesurer ses activités corporelles, a été vendue à plus de 28 millions d’unités.

quantifiedselfmeeting

Image : cliché d’une réunion du Quantified Self.

Gary Wolf rappelle que depuis deux ans il anime avec Kevin Kelly le Quantified Self, un site web et des réunions régulières sur le sujet de la documentation de soi, qui l’a amené à se demander si l’autosuivi était une conséquence logique de notre obsession à l’efficacité (voire notre édito sur le sujet : “Finalement, documentez-moi !”). Mais cette recherche d’efficacité implique des progrès rapides vers un but connu. Or, pour beaucoup de gens qui documentent leur existence, “l’objectif est inconnu”. Si beaucoup commencent à le faire avec une question précise à l’esprit, la plupart continuent parce qu’ils croient que cette documentation de soi fait surgir des chiffres qu’ils ne peuvent se permettre d’ignorer, y compris des réponses à des questions qu’ils n’ont peut-être pas encore pensé à se poser.

La montée des capteurs de soi

Cette autodocumentation est un rêve d’ingénieur. Pour comprendre comment les choses fonctionnent, les techniciens sont souvent douloureusement conscients du mystère du comportement humain. Les gens font des choses pour des raisons insondables. Ils sont opaques à eux-mêmes. Les formes de l’auto-exploration de soi (psychanalyse notamment) passent par les mots. Les traceurs explorent une autre voie. “Au lieu d’interroger leurs mondes intérieurs par la parole et l’écrit, ils utilisent les nombres.”

Pour cela, il faut prendre en compte quatre changements importants. Les capteurs électroniques sont devenus plus petits, plus accessibles et de meilleure qualité. Les gens ont eu accès à des dispositifs de calculs puissants et facilement inscriptibles (notamment via leurs mobiles). Les sites sociaux ont montré qu’il n’était pas anormal de partager ces données. Enfin, nous avons commencé à apercevoir la montée d’une superintelligence mondiale dans les nuages (l’informatique en nuage est l’infrastructure de la Machine unique de Kevin Kelly).

Les méthodes d’analyses familières sont désormais enrichies par des capteurs qui surveillent notre comportement, par des processus d’autosuivis plus séduisants et significatifs… qui nous rappellent que notre comportement ordinaire contient d’obscurs signaux quantitatifs qui peuvent être utilisés pour documenter nos comportements. Ainsi Ken Fyfe, l’un des pionniers des dispositifs de surveillance biométrique vestimentaire, rappelle que dans les années 90, quand un coureur voulait avoir des informations sur la mécanique de leurs performances (rythme, cadence…), il devait se rendre dans un laboratoire pour que sa performance soit enregistrée. Désormais, il suffit d’un téléphone mobile ou d’une puce dotée d’accéléromètres et de GPS, pour connaître ces informations, comme le font tous ceux qui utilisent ces outils pour surveiller leurs résultats sportifs. “L’expertise dont vous avez besoin consiste dans le traitement du signal et l’analyse statistique des résultats”, explique James Park, cofondateur de Fitbit, un capteur de mouvement. Philips commercialise désormais DirectLife, Zeo un petit capteur qui capte les signaux électriques du cerveau pendant votre sommeil. L’accéléromètre de Ken Fyfe, développé par Dynastream, est utilisé dans les montres d’Adidas et Polar et mesure également la pression artérielle, le niveau de glucose, le poids, le sommeil… Nike+ commercialisé depuis 2006 a été adopté par 2,5 millions de coureurs.

zeo

Image : Le Zeo et un exemple de mesure de sommeil obtenu depuis cet appareil.

Le rêve de Ken Fyfe est de démocratiser la recherche objective sur les sujets humains. Le coeur de ce laboratoire personnel est désormais le téléphone portable, qui nous enveloppe d’un nuage de calculs, couplé aux sites sociaux. “Les gens se sont habitués à partager”, explique David Lammers-Meis, qui dirige la conception des produits de remise en forme de Garmin, la firme spécialisée dans l’intégration de GPS. “Plus ils veulent partager, plus ils veulent avoir des choses à partager.” Même si on n’a rien à dire on veut avoir quelque chose à partager. 1,5 million de personnes utilisent Mint, leur permettant de partager leurs dépenses pour mieux les maîtriser.

Maîtriser les machines qui nous mesurent

Les manies de quelques geeks sont en passe de paraître normales. Pour Gary Wolf, l’une des raisons pour lesquelles l’autosuivi se répand au-delà de la culture technique qui lui a donné naissance réside dans le fait que dans notre quête à nous comprendre, nous souhaitons récupérer une partie du pouvoir de contrôle et de documentation de nous-mêmes que nous confions aux machines.

Sophie Barbier, une enseignante de 47 ans résidant à Palo Alto, a ainsi commencé à partager les données de ses parcours cyclistes (temps, distance, fréquence cardiaque). Puis elle a commencé à noter son humeur, son sommeil, sa capacité de concentration, sa consommation de caféine… Elle a pris un complément alimentaire, le tryptophane, pour faire disparaître ses insomnies et s’est rendu compte qu’il avait aussi un effet sur sa capacité de concentration. Seth Roberts, professeur de psychologie à l’université de Californie a ainsi développé un logiciel de mesure de la performance cognitive, qui, couplé à un système d’autosuivi pour adapter son régime alimentaire, lui a permis de démontrer que le beurre a contribué a améliorer ses performances cognitives.

Bien sûr, ces auto-expériences ne sont pas des essais cliniques. Le but n’est pas de comprendre quelque chose au sujet des êtres humains en général, mais de découvrir quelque chose sur vous-même. Leur validité est circonscrite, mais elle peut s’avérer pertinente. En général, lorsque nous essayons de changer une habitude, un comportement, on improvise, on oublie nos résultats ou on modifie les conditions sans même mesurer très bien les résultats. Bien sûr, les erreurs sont possibles : il est facile de confondre un effet transitoire avec un effet permanent ou manquer un facteur caché qui influence vos données et leurs conclusions… “Mais une fois que vous démarrez la collecte de données, l’enregistrement des dates, les conditions de basculement d’avant en arrière tout en gardant un registre précis des résultats, vous gagnez un avantage énorme par rapport à la pratique normale”.

“L’idée que notre vie mentale est affectée par des causes cachées est un des piliers de la psychologie”, estime Gary Wolf. “Ce n’est pas seulement le cadre de nos pensées qui nous échappe : nos actions aussi” Terry Paul a développé un outil qui mesure le développement du langage des enfants par le suivi de nos échanges conversationnels avec lui, en traduisant les bruits de l’environnement d’un bébé par des données. Son moniteur – le Lena – est utilisé par la recherche universitaire. Pour beaucoup de parents, il ressemble à un cauchemar de surveillance névrotique : qui voudrait d’un enregistreur numérique qui vous note sur la façon dont vous parlez à votre enfant ? Pourtant, les parents sous-estiment le rôle du langage préverbal sur le développement de leur enfant. .

“Nous ne nous apercevons pas de ce que nous faisons parce que nous sommes motivés à ne pas nous en apercevoir”, explique encore Gary Wolf. Shaun Rance a ainsi commencé à suivre sa consommation d’alcool il y a deux ans, après que son père ait reçu un diagnostic de cancer du foie en phase terminale. Il ne s’est pas engagé à arrêter de boire, il a commencé à compter, en utilisant le site anonyme DrinkingDiary. Par ce biais, il a aiguisé sa conscience du problème, a augmenté sa maîtrise de soi et a réduit sa consommation d’alcool. Il ne peut plus se mentir à lui-même ou sous-estimer sa consommation. Il ne ment pas à la machine, car il n’a pas de raison de le faire.

drinkingdiary

Image : Drinking Diary, le journal de votre alcoolémie.

Pour Dave Marvit, vice-président des laboratoires Fujitsu aux Etats-Unis, où il dirige un projet de recherche sur l’autosuivi, si nous avions un signal doux sur la quantité de sucre dans notre sang, changerions-nous notre façon de manger ? La colère, la joie, notre énergie ou la baisse de forme de notre métabolisme sont des matériaux de notre vie quotidienne. Peut-on ramasser ces signaux faibles pour en faire un levier de nos comportements ? Margaret Morris, psychologue et chercheuse chez Intel a récemment publié une série d’essais utilisant le téléphone mobile pour faire du suivi d’émotion. A plusieurs moments dans la journée, le téléphone des utilisateurs sonnait pour leur réclamer de documenter leur humeur. L’un des utilisateurs s’est ainsi rendu compte que son humeur massacrante commençait chaque jour à la même heure. Les données l’ont aidé à voir le problème et il a introduit une pause dans son emploi du temps pour faire le vide du stress accumulé.

L’insupportable objectivité des machines

Pour Gary Wolf, beaucoup de nos problèmes viennent du simple manque d’instruments pour les comprendre. Nos mémoires sont pauvres, nos préjugés nombreux, notre capacité d’attention limitée. Nous n’avons pas de podomètres à nos pieds, d’alcootest dans notre bouche ou un moniteur de glucose dans nos veines – enfin, pas encore. Il nous manque l’appareil psychique et physique pour faire le point sur nous-mêmes. Et pour cela, nous avons besoin de l’aide des machines. Mais cette surveillance par les machines ne fait pas tout. Alexandra Carmichael, l’une des fondatrices du site d’autosuivi CureTogether, a récemment évoqué sur son blog pourquoi elle avait cessé son suivi. “Chaque jour, mon estime de soi était liée aux données”. La quarantaine de données d’elle-même qu’elle suivait n’a pas résisté à sa volonté et à son amour-propre.

C’était comme un retour à l’école” reconnaissait-elle. “Les traceurs électroniques n’ont pas de sentiments. Mais ils sont de puissants miroirs de nos propres valeurs et jugements. L’objectivité d’une machine peut sembler généreuse ou impitoyable, tolérante ou cruelle.

curetogether

Image : CureTogether, mesurer sa santé.

Cette ambivalence est également à prendre en compte. Le programme de désaccoutumance au tabac mis au point par Paypal Kraft, chercheur norvégien à l’université d’Oslo, a implémenté dans son programme un droit à l’erreur. Quand les gens avouent avoir repris une cigarette, un message les encourage à réessayer, sans les culpabiliser. Même si cet exemple ne trompe personne, les recherches en interaction homme-machine montrent que lorsque les machines sont dotées de caractéristiques émotionnelles, d’empathie, elles sont aussi capables de nous rassurer.

Jon Cousins, développeur logiciel, a construit un système d’autosuivi de sentiments – Moodscope – suite à un diagnostic en 2007 de trouble affectif bipolaire. Utilisé par quelque 1000 personnes, le logiciel envoie automatiquement un mail avec les résultats d’humeur à quelques amis. Désormais, ses amis savent pourquoi il a parfois un comportement étrange. Quand son résultat n’est pas bon, ses amis peuvent l’appeler ou le réconforter par mail, ce qui suffit souvent à le faire se sentir mieux. Moodscope est un système mixte dans lequel la mesure est complétée par la sympathie humaine. L’autosuivi peut sembler parfois narcissique, mais il permet aussi aux gens de se connecter les uns aux autres de façon nouvelle. Les traces de nous-mêmes que laissent ces nouvelles métriques sont comme les pistes de phéromones des insectes : ces signaux peuvent nous conduire vers des gens qui partagent nos préoccupations.

Souvent les pionniers de l’autosuivi ont le sentiment d’être à la fois aidés et tourmentés par les systèmes qu’ils ont construits. Gary Wolf lui-même a expérimenté ce suivi pour mesurer finement son temps de travail. L’outillage a montré que ses journées étaient un patchwork de distraction, agrémenté de quelques rares moments d’attention (moins de trois heures par jour). Après avoir digéré l’humiliation de ce constat, il s’en est servi comme d’une source de perspective critique, non pas sur la performance, mais sur ce qu’il était important de mesurer. Le standard de l’expérience humaine universelle n’existe pas, rappelle-t-il. Les outils de mesure permettent aussi de personnaliser et d’adapter les soins, régimes et diagnostic à son état précis. Et de citer un dernier exemple, celui de Bo Adler, un informaticien des laboratoires Fujitsu souffrant d’apnée du sommeil. Les docteurs souhaitaient lui faire subir une opération chirurgicale, comme ils le font dans la plupart des cas critiques d’apnée du sommeil. Mais Adler n’a pas voulu.

Ceux qui mesurent leur santé savent mieux adapter leurs entraînements sportifs ou leurs régimes à leur condition physique ou à leurs objectifs. Ils connaissent mieux leurs forces et leurs faiblesses. L’autosuivi n’est pas tant un outil d’optimisation que de découverte de soi. Et leur effet le plus intéressant pourrait bien être de nous aider à réévaluer ce que “normal” veut dire, conclut Gary Wolf.

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Billet originellement publié sur InternetActu.

Crédit Photo CC Flickr : Aussie Gall.

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Nos vies gérées par les données http://owni.fr/2010/07/08/nos-vies-gerees-par-les-donnees-2/ http://owni.fr/2010/07/08/nos-vies-gerees-par-les-donnees-2/#comments Thu, 08 Jul 2010 14:01:59 +0000 Hubert Guillaud http://owni.fr/?p=21513 Nous prenons des décisions avec des informations partielles. Souvent, nous ne savons pas répondre aux questions les plus simples : où étais-je la semaine dernière ? Depuis combien de temps ai-je cette douleur au genou ? Combien d’argent dépensé-je habituellement chaque jour ?…

Pour répondre à cela, certains documentent leurs existences pour obtenir des informations précises et concrètes sur leur quotidien, comme c’est le cas de Robin Barooah, un concepteur de logiciel de 38 ans, qui vit à Oakland, Californie. Barooah a ainsi décidé de se désintoxiquer du café. Pour cela, il s’est rempli une grande tasse de café et a décidé d’enlever 20 ml par semaine. Cela lui a pris 4 mois.

Si vous voulez remplacer les aléas de l’intuition par quelque chose de plus fiable, vous devez d’abord recueillir des données. Une fois que vous connaissez les faits, il est possible de mieux les gérer.

Ben Lipkowitz documente également sa vie via son agenda électronique. Il sait ce qu’il a mangé, ce qu’il a dépensé, les livres qu’il a lus, les objets qu’il a achetés, le temps qu’il passe à nettoyer son appartement… Mark Carranza détaille également son existence depuis ses 21 ans, en 1984, via une base de données qui recueille désormais plusieurs millions d’entrées (voir notamment cette intervention pour le Quantified Self). La plupart de ses pensées et actions sont ainsi documentées.

lesjourneesdeBenLipkowitz

Les journées de Ben Lipkowitz

Je me mesure, donc je suis

“Ces gens semblent avoir un comportement anormal. Aberrant. Mais pourquoi ce qu’ils font nous semble si étrange ?”, se demande Gary Wolf dans un passionnant article pour le New York Times (dont cet article n’est en grande partie qu’une traduction). Dans d’autres contextes, il est normal de récolter des données. C’est le cas des managers, des comptables… Nous tolérons bien souvent les pathologies de la quantification, parce que les résultats s’avèrent puissants. Enumérer les choses permet d’accomplir des tests, des comparaisons, des expériences. Les documenter permet d’amoindrir leur résonnance émotionnelle et de les rendre intellectuellement plus traitables. En sciences, en affaire, et dans la plus grande part des secteurs, les chiffres, carrés et justes, l’emportent.

Pendant longtemps, le domaine de l’activité humaine a semblé à l’abri. Dans les limites confortables de la vie personnelle, nous utilisons rarement la puissance du nombre. Les techniques d’analyse, si efficaces, sont laissées au bureau à la fin de la journée et reprises le lendemain. Imposé à soi ou à sa famille, un régime d’enregistrement objectif semble ridicule. Un journal est respectable, mais une feuille de calcul est effrayante.

Pourtant, les nombres s’infiltrent dans le domaine de la vie personnelle. Mesurer son sommeil, son exercice physique, son humeur, sa nourriture, sa sexualité, sa localisation, sa productivité, son bien-être spirituel semble de plus en plus affiché et partagé. Sur MedHelp, un des plus grands forums internet pour l’information de santé, quelque 30 000 nouveaux projets personnels sont ainsi documentés par les utilisateurs chaque mois. Foursquare, et son million d’utilisateurs, permets à ses usagers de construire automatiquement le journal détaillé de leurs mouvements et de les publier. La Wii Fit, qui permet entre autres de mesurer ses activités corporelles, a été vendue à plus de 28 millions d’unités.

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Image : cliché d’une réunion du Quantified Self.

Gary Wolf rappelle que depuis deux ans il anime avec Kevin Kelly le Quantified Self, un site web et des réunions régulières sur le sujet de la documentation de soi, qui l’a amené à se demander si l’autosuivi était une conséquence logique de notre obsession à l’efficacité (voire notre édito sur le sujet : “Finalement, documentez-moi !”). Mais cette recherche d’efficacité implique des progrès rapides vers un but connu. Or, pour beaucoup de gens qui documentent leur existence, “l’objectif est inconnu”. Si beaucoup commencent à le faire avec une question précise à l’esprit, la plupart continuent parce qu’ils croient que cette documentation de soi fait surgir des chiffres qu’ils ne peuvent se permettre d’ignorer, y compris des réponses à des questions qu’ils n’ont peut-être pas encore pensé à se poser.

La montée des capteurs de soi

Cette autodocumentation est un rêve d’ingénieur. Pour comprendre comment les choses fonctionnent, les techniciens sont souvent douloureusement conscients du mystère du comportement humain. Les gens font des choses pour des raisons insondables. Ils sont opaques à eux-mêmes. Les formes de l’auto-exploration de soi (psychanalyse notamment) passent par les mots. Les traceurs explorent une autre voie. “Au lieu d’interroger leurs mondes intérieurs par la parole et l’écrit, ils utilisent les nombres.”

Pour cela, il faut prendre en compte quatre changements importants. Les capteurs électroniques sont devenus plus petits, plus accessibles et de meilleure qualité. Les gens ont eu accès à des dispositifs de calculs puissants et facilement inscriptibles (notamment via leurs mobiles). Les sites sociaux ont montré qu’il n’était pas anormal de partager ces données. Enfin, nous avons commencé à apercevoir la montée d’une superintelligence mondiale dans les nuages (l’informatique en nuage est l’infrastructure de la Machine unique de Kevin Kelly).

Les méthodes d’analyses familières sont désormais enrichies par des capteurs qui surveillent notre comportement, par des processus d’autosuivis plus séduisants et significatifs… qui nous rappellent que notre comportement ordinaire contient d’obscurs signaux quantitatifs qui peuvent être utilisés pour documenter nos comportements. Ainsi Ken Fyfe, l’un des pionniers des dispositifs de surveillance biométrique vestimentaire, rappelle que dans les années 90, quand un coureur voulait avoir des informations sur la mécanique de leurs performances (rythme, cadence…), il devait se rendre dans un laboratoire pour que sa performance soit enregistrée. Désormais, il suffit d’un téléphone mobile ou d’une puce dotée d’accéléromètres et de GPS, pour connaître ces informations, comme le font tous ceux qui utilisent ces outils pour surveiller leurs résultats sportifs. “L’expertise dont vous avez besoin consiste dans le traitement du signal et l’analyse statistique des résultats”, explique James Park, cofondateur de Fitbit, un capteur de mouvement. Philips commercialise désormais DirectLife, Zeo un petit capteur qui capte les signaux électriques du cerveau pendant votre sommeil. L’accéléromètre de Ken Fyfe, développé par Dynastream, est utilisé dans les montres d’Adidas et Polar et mesure également la pression artérielle, le niveau de glucose, le poids, le sommeil… Nike+ commercialisé depuis 2006 a été adopté par 2,5 millions de coureurs.

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Image : Le Zeo et un exemple de mesure de sommeil obtenu depuis cet appareil.

Le rêve de Ken Fyfe est de démocratiser la recherche objective sur les sujets humains. Le coeur de ce laboratoire personnel est désormais le téléphone portable, qui nous enveloppe d’un nuage de calculs, couplé aux sites sociaux. “Les gens se sont habitués à partager”, explique David Lammers-Meis, qui dirige la conception des produits de remise en forme de Garmin, la firme spécialisée dans l’intégration de GPS. “Plus ils veulent partager, plus ils veulent avoir des choses à partager.” Même si on n’a rien à dire on veut avoir quelque chose à partager. 1,5 million de personnes utilisent Mint, leur permettant de partager leurs dépenses pour mieux les maîtriser.

Maîtriser les machines qui nous mesurent

Les manies de quelques geeks sont en passe de paraître normales. Pour Gary Wolf, l’une des raisons pour lesquelles l’autosuivi se répand au-delà de la culture technique qui lui a donné naissance réside dans le fait que dans notre quête à nous comprendre, nous souhaitons récupérer une partie du pouvoir de contrôle et de documentation de nous-mêmes que nous confions aux machines.

Sophie Barbier, une enseignante de 47 ans résidant à Palo Alto, a ainsi commencé à partager les données de ses parcours cyclistes (temps, distance, fréquence cardiaque). Puis elle a commencé à noter son humeur, son sommeil, sa capacité de concentration, sa consommation de caféine… Elle a pris un complément alimentaire, le tryptophane, pour faire disparaître ses insomnies et s’est rendu compte qu’il avait aussi un effet sur sa capacité de concentration. Seth Roberts, professeur de psychologie à l’université de Californie a ainsi développé un logiciel de mesure de la performance cognitive, qui, couplé à un système d’autosuivi pour adapter son régime alimentaire, lui a permis de démontrer que le beurre a contribué a améliorer ses performances cognitives.

Bien sûr, ces auto-expériences ne sont pas des essais cliniques. Le but n’est pas de comprendre quelque chose au sujet des êtres humains en général, mais de découvrir quelque chose sur vous-même. Leur validité est circonscrite, mais elle peut s’avérer pertinente. En général, lorsque nous essayons de changer une habitude, un comportement, on improvise, on oublie nos résultats ou on modifie les conditions sans même mesurer très bien les résultats. Bien sûr, les erreurs sont possibles : il est facile de confondre un effet transitoire avec un effet permanent ou manquer un facteur caché qui influence vos données et leurs conclusions… “Mais une fois que vous démarrez la collecte de données, l’enregistrement des dates, les conditions de basculement d’avant en arrière tout en gardant un registre précis des résultats, vous gagnez un avantage énorme par rapport à la pratique normale”.

“L’idée que notre vie mentale est affectée par des causes cachées est un des piliers de la psychologie”, estime Gary Wolf. “Ce n’est pas seulement le cadre de nos pensées qui nous échappe : nos actions aussi” Terry Paul a développé un outil qui mesure le développement du langage des enfants par le suivi de nos échanges conversationnels avec lui, en traduisant les bruits de l’environnement d’un bébé par des données. Son moniteur – le Lena – est utilisé par la recherche universitaire. Pour beaucoup de parents, il ressemble à un cauchemar de surveillance névrotique : qui voudrait d’un enregistreur numérique qui vous note sur la façon dont vous parlez à votre enfant ? Pourtant, les parents sous-estiment le rôle du langage préverbal sur le développement de leur enfant. .

“Nous ne nous apercevons pas de ce que nous faisons parce que nous sommes motivés à ne pas nous en apercevoir”, explique encore Gary Wolf. Shaun Rance a ainsi commencé à suivre sa consommation d’alcool il y a deux ans, après que son père ait reçu un diagnostic de cancer du foie en phase terminale. Il ne s’est pas engagé à arrêter de boire, il a commencé à compter, en utilisant le site anonyme DrinkingDiary. Par ce biais, il a aiguisé sa conscience du problème, a augmenté sa maîtrise de soi et a réduit sa consommation d’alcool. Il ne peut plus se mentir à lui-même ou sous-estimer sa consommation. Il ne ment pas à la machine, car il n’a pas de raison de le faire.

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Image : Drinking Diary, le journal de votre alcoolémie.

Pour Dave Marvit, vice-président des laboratoires Fujitsu aux Etats-Unis, où il dirige un projet de recherche sur l’autosuivi, si nous avions un signal doux sur la quantité de sucre dans notre sang, changerions-nous notre façon de manger ? La colère, la joie, notre énergie ou la baisse de forme de notre métabolisme sont des matériaux de notre vie quotidienne. Peut-on ramasser ces signaux faibles pour en faire un levier de nos comportements ? Margaret Morris, psychologue et chercheuse chez Intel a récemment publié une série d’essais utilisant le téléphone mobile pour faire du suivi d’émotion. A plusieurs moments dans la journée, le téléphone des utilisateurs sonnait pour leur réclamer de documenter leur humeur. L’un des utilisateurs s’est ainsi rendu compte que son humeur massacrante commençait chaque jour à la même heure. Les données l’ont aidé à voir le problème et il a introduit une pause dans son emploi du temps pour faire le vide du stress accumulé.

L’insupportable objectivité des machines

Pour Gary Wolf, beaucoup de nos problèmes viennent du simple manque d’instruments pour les comprendre. Nos mémoires sont pauvres, nos préjugés nombreux, notre capacité d’attention limitée. Nous n’avons pas de podomètres à nos pieds, d’alcootest dans notre bouche ou un moniteur de glucose dans nos veines – enfin, pas encore. Il nous manque l’appareil psychique et physique pour faire le point sur nous-mêmes. Et pour cela, nous avons besoin de l’aide des machines. Mais cette surveillance par les machines ne fait pas tout. Alexandra Carmichael, l’une des fondatrices du site d’autosuivi CureTogether, a récemment évoqué sur son blog pourquoi elle avait cessé son suivi. “Chaque jour, mon estime de soi était liée aux données”. La quarantaine de données d’elle-même qu’elle suivait n’a pas résisté à sa volonté et à son amour-propre.

C’était comme un retour à l’école” reconnaissait-elle. “Les traceurs électroniques n’ont pas de sentiments. Mais ils sont de puissants miroirs de nos propres valeurs et jugements. L’objectivité d’une machine peut sembler généreuse ou impitoyable, tolérante ou cruelle.

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Image : CureTogether, mesurer sa santé.

Cette ambivalence est également à prendre en compte. Le programme de désaccoutumance au tabac mis au point par Paypal Kraft, chercheur norvégien à l’université d’Oslo, a implémenté dans son programme un droit à l’erreur. Quand les gens avouent avoir repris une cigarette, un message les encourage à réessayer, sans les culpabiliser. Même si cet exemple ne trompe personne, les recherches en interaction homme-machine montrent que lorsque les machines sont dotées de caractéristiques émotionnelles, d’empathie, elles sont aussi capables de nous rassurer.

Jon Cousins, développeur logiciel, a construit un système d’autosuivi de sentiments – Moodscope – suite à un diagnostic en 2007 de trouble affectif bipolaire. Utilisé par quelque 1000 personnes, le logiciel envoie automatiquement un mail avec les résultats d’humeur à quelques amis. Désormais, ses amis savent pourquoi il a parfois un comportement étrange. Quand son résultat n’est pas bon, ses amis peuvent l’appeler ou le réconforter par mail, ce qui suffit souvent à le faire se sentir mieux. Moodscope est un système mixte dans lequel la mesure est complétée par la sympathie humaine. L’autosuivi peut sembler parfois narcissique, mais il permet aussi aux gens de se connecter les uns aux autres de façon nouvelle. Les traces de nous-mêmes que laissent ces nouvelles métriques sont comme les pistes de phéromones des insectes : ces signaux peuvent nous conduire vers des gens qui partagent nos préoccupations.

Souvent les pionniers de l’autosuivi ont le sentiment d’être à la fois aidés et tourmentés par les systèmes qu’ils ont construits. Gary Wolf lui-même a expérimenté ce suivi pour mesurer finement son temps de travail. L’outillage a montré que ses journées étaient un patchwork de distraction, agrémenté de quelques rares moments d’attention (moins de trois heures par jour). Après avoir digéré l’humiliation de ce constat, il s’en est servi comme d’une source de perspective critique, non pas sur la performance, mais sur ce qu’il était important de mesurer. Le standard de l’expérience humaine universelle n’existe pas, rappelle-t-il. Les outils de mesure permettent aussi de personnaliser et d’adapter les soins, régimes et diagnostic à son état précis. Et de citer un dernier exemple, celui de Bo Adler, un informaticien des laboratoires Fujitsu souffrant d’apnée du sommeil. Les docteurs souhaitaient lui faire subir une opération chirurgicale, comme ils le font dans la plupart des cas critiques d’apnée du sommeil. Mais Adler n’a pas voulu.

Ceux qui mesurent leur santé savent mieux adapter leurs entraînements sportifs ou leurs régimes à leur condition physique ou à leurs objectifs. Ils connaissent mieux leurs forces et leurs faiblesses. L’autosuivi n’est pas tant un outil d’optimisation que de découverte de soi. Et leur effet le plus intéressant pourrait bien être de nous aider à réévaluer ce que “normal” veut dire, conclut Gary Wolf.

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Billet originellement publié sur InternetActu.

Crédit Photo CC Flickr : Aussie Gall.

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